Ecrire le genre 1 : Sansa Stark, Game of Thrones

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Cet article sera le début d’une série de réflexions sur la création et sur la place des « minorités sexuelles et ethniques » dans la création (je mets le mot « minorité » entre guillemets puisqu’il s’agit quand même d’environ 70 à 90% de la population mondiale)

Comment tu t’habilles se concentre essentiellement sur les minorités sexuelles, mais je pense que la question ethnique arrivera à un moment ou à un autre.

Je suis auteure moi-même, je suis également lectrice et je visionne beaucoup de séries télévisées et de films, bien que moins qu’il y a quelques années. Déconstruire et réfléchir sur les processus d’écriture et de création de personnages me paraît être un questionnement logique et qui a tout à fait sa place sur ce blog.

Je vais commencer en prenant peut-être un peu le contre pied des réflexions qui amènent à la déconstruction des genres en art. Je vais prendre l’exemple d’un auteur blanc, un homme hétérosexuel et représentant de la culture patriarcale, dans un des genres les plus machistes qui puisse exister, celui de la fantasy. Et comme personnage, j’ai choisi une princesse, riche, hétérosexuelle, jolie et naïve.

Et je vais soutenir ce personnage parce que c’est en partant des clichés qu’on peut, je le pense, le mieux les subvertir.

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Sansa Stark, de la série littéraire et télévisée Le Trône de Fer (A song of Ice and Fire ; Game of Thrones), écrite par G.R.R. Martin, est un personnage volontiers haïs par tout le monde : elle n’a pas la sensualité faussement innocente, genre lolita, de Daenerys pour les lecteurs hommes, et elle n’a pas le côté indépendant et violent d’Arya pour les lectrices (et lecteurs) féministes1. A l’autre bout du spectre des personnages de la série, il y a Brienne de Tarth, qui ne subit pas un sort vraiment plus enviable que Sansa d’ailleurs : pas assez jolie pour les hommes, trop soit disant caricaturale pour certaines féministes. Mais j’en parlerai peut-être dans un autre article.

Sansa Stark est une jeune fille de 13/14 ans, seconde enfant de la famille Stark. Son frère aîné, Robb, est destiné à succéder à son père, et elle à épouser l’héritier ou le dirigeant d’un territoire voisin. Bien entendu, le mieux pour elle serait d’épouser le roi ou l’héritier du roi, mais elle-même se verrait bien vivre une belle histoire d’amour charmant avec un preux chevalier. Ce sont les histoires qu’on lui a racontées et auxquelles elle croit.

Et tous les jours elle voit sa mère aimer son père, alors qu’il s’agissait d’un mariage politique. Si ses parents vivent un bel et grand amour tout en obéissant strictement aux lois et à la tradition, pourquoi pas elle ? Sansa n’a pas besoin de liberté et de révolte pour pouvoir être heureuse.

Elle aime broder, elle aime faire plaisir et grandit dans un monde froid et dur (Winterfell n’est pas un pays très hospitalier) où elle représente et recherche la douceur, la chaleur, la beauté.

Arya, sa jeune sœur, n’est pas ainsi, mais Arya n’est pas considérée comme une princesse : elle vient bien après dans la famille (quatrième enfant), on en attend un peu moins d’elle. De plus elle ressemble physiquement à son père, et on peut en déduire à sa tante, que son père adorait et qu’il a perdu. Arya bénéficie des largesses de son père alors que Sansa veut plaire à sa mère, bien plus à cheval sur ce qui doit être fait pour être acceptable et juste (son influence sur Robb en témoigne)

Arya grandit donc dans une saine concurrence non pas avec des récits de princesses et des « femmes de la ville » que Sansa admire sans les connaître, mais avec son frère Brann. Elle se nourrit des amitiés de ses frères et compagnons, notamment Jon. Elle ne part pas sur le même terreau que Sansa, même si les deux filles sont issues de la même famille.

Ce n’est ni la faute de Sansa, ni celle d’Arya ; c’est une question de caractères, de chances, de relations aux autres. Toute personne qui a vécu dans une fratrie sait que certes, frères et sœurs peuvent être très semblables, mais ils peuvent être aussi le jour et la nuit.

A partir de là, on ne peut reprocher à Sansa de ne pas faire les mêmes choix qu’Arya, et vice versa. Elles ne représentent absolument pas le même personnage, et l’une n’est pas plus à louer que l’autre à haïr pour ce qu’elles sont et les choix qu’elles font.

Voici donc le schéma de départ : une jeune fille qui n’est jamais sortie de sa campagne et à laquelle on promet tout ce dont elle a toujours rêvé, soit un prince, un palais, de jolies robes et la place qui doit être celle d’une femme dans ce monde (place à laquelle toutes les femmes se soumettent, Arya et Brienne étant des exceptions, Ygritte n’appartenant pas à cette société)

Sansa obéit à la culture dans laquelle elle a été élevée : elle « tombe amoureuse » du prince Joffrey, elle nourrit des fantasmes romantiques pour le chevalier Loras, elle se comporte en parfaite future belle-fille de Cersei. Et comme elle ne connaît ni Cersei (et sa soif de pouvoir et de vengeance) ni les règles implicites de la cour, elle se trompe.

Mettre la mort de Ned Stark sur les épaules de Sansa, beaucoup de lecteurs le font sans ciller, ajoutant encore plus à la haine qu’ils ont pour le personnage. Mais je suis intimement convaincue que cette mort a eu un tel impact sur Sansa qu’elle a entraîné un long processus d’invisibilisation et de culpabilité.

C’est la seconde fois qu’une parole de Sansa lui coûte, mais la première fois, elle pouvait mettre la mort de Lady, son loup, sur sa sœur. Ici, elle est seule coupable (ou du moins on le lui fait croire) et elle le sait.

Là Sansa ne va plus jamais prendre la parole en croyant ce qu’elle dit. Elle a appris violemment à quel point croire à ce que l’on dit peut porter à conséquence. Chacune de ses réponses ensuite va être faite soit pour plaire à son interlocuteur, soit pour se retirer un peu plus et n’être plus qu’un fantôme.

Et c’est une réaction de survie extrêmement intelligente, même si elle est, au départ, instinctive. Après son loup et son père (puis ses frères, sa mère, et tous ceux qu’elle connaissait et aimait), elle sait qu’une prochaine parole mal reçue pourrait lui valoir la vie. Alors elle subit : les menaces de viols, les agressions sexuelles, les violences physiques et morales, le mariage forcé.

Elle reste soumise tant et si bien que tout le monde pense qu’elle n’est plus qu’une ombre dont on peut se servir comme on le souhaite. Rares sont les personnes qui voient plus loin que ça : Tyrion le voit, ainsi que les Tyrrel. Tyrion l’admire de loin sans jamais l’aider ; les Tyrrel se servent de ce savoir pour la manipuler encore un peu plus. On peut espérer que Littlefinger, qui lui ne le voit pas, ou pense pouvoir encore plus l’effacer, à son profit, en lui ôtant son nom, s’en mordra les doigts un jour ou l’autre.

Mais la résilience de Sansa est longue, très longue, sans cesse ralentie par les événements qu’elle subit.

Il est compliqué d’aimer un personnage qui n’a pas de prise sur son destin. Néanmoins il faut bien se souvenir que le plus grand exploit de Sansa est celui d’avoir survécu. Arya n’aurait pu le faire si elle était resté au palais ; le fait qu’elle ait fuit lui a sauvé la vie. Sansa n’aurait pas survécu en fuyant, mais elle a déployé un courage extraordinaire à survivre au milieu des lions.

Créer une femme forte ne veut pas dire créer une femme qui combat dans le sens guerrier du terme. On peut mettre une épée dans les mains d’un personnage féminin, mais si celui-ci n’a pas été éduqué pour combattre, cela sera ridicule : Arya concurrence Brann, Brienne utilise les armes pour ridiculiser son père et ses « fiancés », Asha remplace un fils qui est absent depuis des années. Elles vivent dans les armes depuis l’enfance.

Les femmes qui combattent le font par procuration : Daenerys soulève des armées, elle apprend la politique quand son nom lui-même ne suffit plus, et elle se trompe ; Kate fait de même, d’abord par l’intermédiaire de son fils Rob, puis par l’intermédiaire de la mort.

Les femmes qui « restent à leur place » utilisent leur corps pour soumettre les hommes et jouent de la politique avec le mensonge, les cadeaux, le poison. C’est le cas des Tyrrel et c’est le cas de Cersey. C’est le cas aussi de Melisandre qui y rajoute le côté religieux.

Sansa n’a pas été élévée l’épée à la main ; elle ne peut pas (encore) combattre par procuration parce que Winterfel est tombé et que l’armée qui pourrait lui être échue n’existe plus. Et en ce qui concerne son corps, on a vu que son processus de résilience passe par la négation totale de ce corps : elle ne l’offrira pas au Limier, elle acceptera de le refuser à Tyrion, elle se rend invisible pour éviter que Littlefinger ne le veuille surtout pas. Utiliser son corps n’est pas une option acceptable parce qu’on l’a suffisamment menacé et blessé alors qu’elle devenait une femme (on se souvient que ses premières règles pouvaient signifier d’être violée, avec le consentement de tous, par Joffrey)

Alors elle apprend et elle survit, en silence.

C’est déstabilisant parce qu’on est habitué aux héros qui agissent, qui se révoltent dans le bruit et la fureur.

Voilà pourquoi je pense que Sansa est un personnage très important, pour les femmes et filles lectrices, mais aussi pour la déconstruction des genres.

Sansa est une figure de femme traditionnelle construite en considérant toutes les conséquences qu’une telle position peut engendrer. Sansa n’est pas une cruche, c’est une jeune fille qui a appris la survie et la patience.

1. Attention j’utilise ici les termes “certaines féministes” ou “les hommes” faute de mieux. Je ne fais pas de généralisation mais de choses et dires que j’ai pu entendre ou lire, chez certains publics.

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One response »

  1. Moi j’aime bien ce personnage. Au début de la saison 1 j’avais un peu de mal, et au fil des saisons je l’ai trouvée plus intéressante, jusqu’à la saison 4, l’apothéose.. désolée pour les spoilers éventuels, mais à la fin de saison 4, Sansa commence à avoir conscience de beaucoup de choses et même qu’elle peut manipuler Littlefinger..
    merci pour cet article très intéressant et qui a le mérite d’être intelligent…

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