Monthly Archives: July 2014

Interlude publicitaire

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Cette semaine, je souhaitais vous parler de la “femme d’action/superhéroïne”, suite à une mini discussion avec Cécile Duquenne sur twitter.
Cet article arrivera finalement samedi prochain, parce qu’aujourd’hui je veux vous parler de ceci :

 

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Il s’agit d’un screen du forum JVCom. Attention, si vous y aller, c’est au risque et péril de votre calme, de votre diplomatie et de votre foi en l’être humain.

Et celle qui en parle le mieux, c’est Myroie. Je vous conseille donc fortement, au lieu de rester ici, d’aller la lire là-bas.

(Et puis ensuite, sur un tout autre sujet, vous pouvez aussi aller lire les ouvrages de Cécile Duquenne, parce que c’est que du bon ! *va télécharger les Foulards Rouges pour lire sur la terrasse ce week-end*)

Ecrire le genre 3 : Yoko Tsuno

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Je suis née à la fin des années 70, époque sur laquelle je me retourne avec une vraie mélancolie quand j’ouvre mes livres d’enfants. Les garçons y ont les cheveux longs et les filles y portent des salopettes ; les deux héros des enfants s’appellent Claude (Club des Cinq) et Fantômette ; les Playmobile et les Légos n’existent pas en version filles et version garçons.

Culturellement je pense qu’il était plus aisé de grandir à cette période-là qu’aujourd’hui, du moins dans mon milieu. Car jusqu’à l’adolescence, j’ai été confrontée à des figures d’héroïnes qui ne se définissaient pas comme femmes mais comme héros (personnage actif non ou peu sexué)

Yoko Tsuno est sans doute le personnage le plus évident de cette galerie de femmes actives, intelligentes et… scientifiques.

Bien qu’ayant toujours eu un esprit plus littéraire que scientifique, la première chose qui m’a interpellée, en plus de ses vêtements pratiques et « peu sexy », c’était sa profession : électronicienne (ingénieure en électronique) Bref, une geek.

Yoko Tsuno, la série, est une série féministe : créée pour être un second rôle dans un duo de héros (Vic Vidéo et Pol Pitron), Yoko est devenue le chef de bande et celle sur laquelle reposent toutes les histoires. Sa profession la distingue déjà d’autres héroïnes et personnages féminins de la bande-dessinée (mères au foyer, hôtesses de l’air, etc) Mais son environnement est également féministe (et féminin) Celles qui m’ont le plus marquée sont Eva Schulz, biologiste qui tient sa grande tante, âgée de quatre ans, en survie après que l’enfant ait été touchée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale ; et Monya, jeune fille (non blanche) venue du futur au moyen d’une machine à voyager dans le temps. Sans compter bien entendu l’extra-terrestre Khâny.

Scientifiques, chercheurs, artistes, et toujours indépendantes, intelligentes et à pied d’égalité avec les hommes, les personnages de Leloup, créateur de la série, sont des figures magistrales de la littérature féministe : égales des hommes.

Autre point intéressant chez Yoko Tsuno, l’absence de romance, malgré les élans de tendresse entre Yoko et Vic. Leloup y voit un respect du lecteur amoureux de son héroïne, mais aussi un respect de la lectrice, qui représente plus de la moitié du lectorat de Yoko Tsuno, et qui aime à n’en pas douter vivre des aventures sans s’accrocher constamment à l’idée de romance.

Revenons à nos années 2010. Le XXIème siècle, quarante ans après la naissance de Yoko Tsuno.

Existe-t-il encore des femmes qui existent en tant que femmes et non en tant que « représentation féminine de la geek » ? Je ne sais pas. J’ai cependant l’impression, peut-être fausse, qu’elle subit les mêmes tares que son collègue masculin : soit elle n’est pas conforme à la société (c’est une tête, elle porte des lunettes et est incompréhensible pour son entourage), soit elle est asociale et sociopathe (voir Lisbeth Salander) Dans les séries pulp, livres et films, elle est réduite au pot de fleur, le genre de scientifique à lunettes qui devient hyper sexy quand elle les enlève (les lunettes) Pire, elle peut devenir complètement crétine dès qu’un homme approche, et elle est toujours pulpeuse (les scientifiques femmes moches existent encore moins que les scientifiques femmes belles) Oui cela arrive même dans des livres de SF sortis l’année dernière…

Bref voici la femme scientifique et aventureuse réduite, souvent à son corps défendant (voir les commentaires qu’on peut voir sur, par exemple, Lara Croft, dans certains milieux du web), à un corps plus qu’à un intellect.

Alors que plusieurs mouvements souhaitent, dans la réalité et notamment à l’école, qu’on sorte les femmes de l’invisibilité historique dans laquelle elles sont maintenues (on connaît Gagarine mais pas Valentina Kerechkova, première astronaute femme soviétique ; on connaît Pasteur mais pas Marthe Gautier, qui a découvert la trisomie 21, etc, etc, etc), on compte les cerveaux féminins fictif sur les doigts d’une main, et elles ont rarement le premier rôle.

Le personnage de la scientifique femme subit la double caricature du personnage féminin et du personnage scientifique. Pourtant plusieurs héroïnes très réussies, parce qu’elles représentent un individu à part entière, ont égrainé la culture populaire depuis les années 80 : Dana Scully, agent du FBI et médecin (X-Files), Elisabeth Corday, chirurgien (ER – Urgences), Ellie Slater, paléobiologiste (Jurassic Park), jusqu’à Cosima Niehaus et Delphine Cormier dans la récente série Orphan Black. Sans oublier leur grand-mère à tous, Uhura, ingénieure en communication dans la première série de Star Trek (elle fait un peu plus pot de fleur dans la nouvelle franchise par contre ce qui est bien dommage)

Donc nous avons une série de femmes hyper compétentes, qui ne se définissent pas par leur degré de sexytude ni par leur relation aux hommes (certes il y a de la tension sexuelle notamment dans X-Files mais complètement absente dans les premières et meilleures saisons), mais par ce que leur cerveau et leur capacité à agir peut apporter à l’action (je sais que dans le cas de Urgences, Corday était surtout là pour le soap opera, mais avant son arrivée le casting des chirurgiens étaient exclusivement masculins, ce qui a un peu changé par la suite si mes souvenirs sont exacts)

Revenons à Yoko Tsuno et à l’impact qu’un tel personnage a pu avoir et peut encore avoir sur les jeunes lectrices. Elle reste une exception dans le milieu de la bande-dessinée franco-belge, et elle apporte une vision non sexiste (et aussi non raciste) d’un personnage féminin dans un rôle typiquement masculin (la tête scientifique qui agit, une espèce d’Indiana Jones des hautes technologies)

Profondément indépendante, toujours célibataires, pacifiste, ouverte aux autres, sachant se battre, têtue, mais aussi sensible, dévouée et maternelle, sans plonger jamais dans la caricature.

Je pense que, malgré son âge, Yoko Tsuno reste encore un magnifique exemple de ce qu’est une geek (je déteste le terme geekette) qui ne se limite pas à en être une.

Note : je ne traite pas ici des livres de science-fiction, il est fort probable que de nombreux personnages de scientifiques femmes y apparaissent, mais je ne les connais pas N’hésitez pas à m’en donner des références. De plus, je n’y traite pas du jeu video. Si tout se passe bien, cela viendra dans un prochain article.

qu’est-ce qu’écrire une femme ? – Témoignage : Mélanie Fazi

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Écrire sur la question de la création de personnages féminins me pose une colle : je ne crois pas y avoir déjà vraiment réfléchi. Pour moi qui ai toujours fonctionné à l’instinct dans l’écriture, un personnage est ou il n’est pas. Il a une voix, un nom, un visage, une personnalité, une façon de s’habiller. Il se trouve être homme ou femme, mais là n’est pas la question, pas au moment où il m’apparaît en tout cas. J’ai toujours eu, cela dit, une plus grande facilité à créer des personnages féminins. Ça me semblait une évidence, jusqu’à ce que je découvre que ça ne l’était pas pour tout le monde. Après tout, je sais d’expérience ce que c’est d’être une femme – pas toutes les femmes, certainement pas, il y autant de femmes différentes, d’histoires et de personnalités, qu’il y a d’individus de sexe féminin, et il serait illusoire de vouloir les réduire à une poignée de traits communs. Mais je sais ce que c’est de naître et de grandir dans un corps de femme, avec ce que ça implique en termes de biologie comme de place dans la société. Écrire un personnage d’homme me demande de ce point de vue un effort d’imagination plus grand. Même si, encore une fois, la question ne se pose pas en cours d’écriture : un personnage naît, il est homme ou femme, il me parle, je l’écoute, j’écris son histoire.

Et pourtant, malgré le côté purement instinctif du processus, il m’est arrivé de me demander ensuite comment tel personnage serait reçu. Il y a parfois une attente insidieuse, une pression extérieure qu’on finit par intérioriser, à plus forte raison lorsqu’on est une femme écrivant sur des femmes. Une petite voix qui dit : « On va me reprocher ce personnage, ce n’est pas une femme forte, pas une femme admirable et combative. » Comme si c’était une trahison d’envisager un personnage sous l’angle de ses failles et faiblesses à partir du moment où il est féminin. Et puis je me rappelle qu’un personnage n’est pas un message ou un modèle : quand je le crée, je ne dis pas qu’il doit être, je dis simplement qu’il est. Et ce que m’apprend l’expérience, c’est qu’un personnage qu’on dévoile avec la trouille au ventre parce qu’il ressemble si peu à ce que devrait être une femme forte est souvent celui qui trouvera l’écho le plus fort chez les lecteurs. Pour moi, un personnage fort n’est pas seulement celui qui empoigne son destin à deux mains ; un personnage fort, c’est un personnage vrai.

Créer des héroïnes fortes est à double tranchant. Il faut des modèles, bien sûr. Il faut des personnages qui marquent les esprits, qui s’emparent des clichés pour leur tordre le cou, il faut des combattantes à cent lieues des demoiselles en détresse et autres princesses passives attendant leur prince charmant. Il y a encore un travail considérable à accomplir en la matière. Mais ne focaliser que sur cet aspect, comme une sorte de mission universelle, peut causer un tort énorme. Le revers du héros ou de l’héroïne, c’est le sentiment d’inadéquation qu’ils peuvent renforcer chez les lecteurs qui ne s’y reconnaîtront pas. Le héros, c’est ce rôle qu’il faut tenir en société en crevant de trouille que les autres découvrent qu’on n’y est pas conforme – sans se douter que le voisin, derrière son masque bravache, crève de la même trouille d’être percé à jour.

Je repense souvent à une rencontre avec une lectrice dont les commentaires m’avaient particulièrement touchée. Elle me disait que j’avais mis des mots sur des choses qu’elle avait toujours cru être la seule à ressentir. Elle citait une de mes nouvelles en particulier, « Le train de nuit ». Raphaëlle, la narratrice du texte, est tout sauf l’idée qu’on se fait d’une femme forte. Elle a une faute très lourde sur la conscience ; elle réagit par la fuite. C’est un personnage qu’on peut trouver agaçant par sa passivité, même si elle évolue un peu au fil du texte. Mais c’est justement de ça que parle « Le train de nuit » : cette envie qu’on a parfois de tout lâcher, de mettre sa vie sur pause et de laisser le monde continuer sans nous. Pas une pulsion suicidaire à proprement parler, mais l’envie d’abdiquer toute responsabilité. Le genre de choses qu’on vit parfois sans oser en parler, parce qu’il faut donner le change, montrer un visage fort, ne pas se laisser aller à ces choses-là.

Pour moi, il est d’autant plus important qu’elles soient écrites. Ne serait-ce que pour ce qu’un lecteur, un jour, se sente moins seul de les avoir vécues. Et c’est pour moi un message tout aussi essentiel que de montrer des personnages de battants : on a le droit d’être faible, d’être faillible, on l’a tous été. Ce n’est pas mal de le vivre. Ce n’est pas plus mal de le dire. Il y a des choses qui ne sont pas admirables mais qui doivent être écrites. S’interdire de les incarner dans un personnage féminin, sous prétexte que l’on n’envoie pas le bon message, me semble au mieux idiot, au pire dangereux. Tout autant qu’il le serait de croire que toutes les femmes sont taillées sur le même modèle, et qu’un personnage féminin doit répondre à une liste de critères universels.

Mes personnages naissent de la partie de moi qui n’est pas conforme, qui est toujours un peu de travers, jamais tout à fait à sa place. La partie qu’on cherche à cacher en société, en oubliant que chaque individu est un peu de travers à sa façon. Les personnages tordus, les discrets, les silencieux, les faillibles, m’ont toujours parlé davantage que les figures de héros tonitruants. Partant de là, la notion même de héros archétypal m’est étrangère en termes de création. Pour moi, on ne devrait pas créer un personnage avec de grandes intentions et de grands sentiments ; pour lui donner vie dans l’esprit du lecteur, il faut le créer avec ses tripes. Sans craindre (et c’est parfois le plus dur) de dévoiler au passage les zones d’ombre qu’on fait tant d’efforts pour masquer au quotidien. Dans ce sens-là aussi, il faut parfois oser donner l’exemple. Il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas.

Alors oui, c’est important de créer des personnages de combattantes exemplaires, mais je laisse à d’autres plus doués pour ça le soin de s’en charger. Je trouve tout aussi important de rappeler cet autre message : on n’est pas toujours obligée d’être une héroïne, et ce n’est pas grave. Ça s’appelle être humain, tout simplement. Et c’est aussi en regardant ces choses-là en face, plutôt qu’en les fuyant, qu’on apprend à se dépasser.

Mélanie Fazi est auteure de l’imaginaire et traductrice, ainsi que photographe à ses heures. Elle a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Serpentine, paru en 2004 à l’Oxymore, puis réédité chez Bragelonne et Folio SF.  Vous pouvez la retrouver sur son blog.

 

Orange is the New Black – Série

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Série américaine de Jenji Kohan – 2013 – 2 saisons pour l’instant.

Une jeune femme, Piper Chapman, est condamnée à deux ans de prison pour avoir transporté de la drogue dix ans plus tôt, pour son amante de l’époque. Transférée dans un établissement pour femmes, elle découvre le racisme de clan, les petites magouilles, et ces « sentences qui ont toutes une histoire ».

Une série au casting quasi exclusivement féminin (il y a une demie douzaine de rôles masculins), c’est une chose rare. Une série au casting féminin qui ne soit pas une comédie romantique et ne tourne pas autour d’histoires de cœur, cela tient de l’extra-terrestre. Et pourtant tel est le cas de Orange is the new black.

Nous assistons à la plongée de Piper, cette fille qui nous ressemble peut-être – blanche, de classe moyenne, un peu bobo, bi mais sans se l’avouer vraiment (ce qui est sans doute le seul problème de la série d’ailleurs) – dans un monde étrange, dangereux et… rassurant.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les actrices ne sont pas toutes faites sur le même modèle.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les histoires ne tournent pas uniquement autour des hommes.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les « chamailleries féminines » n’existent pas (vous savez quand on montre des nanas se battre en faisant des grimaces et en griffant, comme dans l’expression « se battre comme une fille »)

Rassurant de voir une série sur les femmes où une transexuelle est vue et considérée comme une femme à part entière.

Rassurant de voir une série sur les femmes où la lesbophobie est considérée comme un fait social, religieux ou misogyne, mais jamais comme un fait à accepter comme tel.

Rassurant de voir une série sur les femmes où elles sont blanches, noires, jeunes, vieilles, maigre ou grosse, hétéro ou lesbiennes, cis ou trans, timides ou extraverties, folles ou pas, haineuses ou aimantes.Bref, rassurant de voir une série sur les femmes où les femmes sont des êtres humains.

Orange is the new black a quelques défauts, notamment dans ce silence sur la bisexualité de son personnage principal. Un défaut aussi dans la sous-représentation de la population asiatique, alors que les populations caucasiennes, latinos et noires y sont bien présentes (et pas uniquement au second plan)

J’attends de découvrir les prochaines saisons pour voir se ces défauts de représentation seront corrigés ou non. Mais même sans cela, Orange is the new black est une série qui va marquer, je l’espère, l’histoire de la « télévision » (c’est une série netflix, donc disponible sur internet)

C’est une série dramatiquement bien construite, avec ses moments de tension, de drame, mais aussi de comédie pure. Elle ressemble à la vie, et il est un peu tragique de se rendre compte que la vie d’une femme est mieux décrite dans une série sur une prison que dans toute autre série.

Ecrire le genre 2 : Ellen Ripley, Alien.

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Après avoir décrit un personnage ultra féminin (et féministe), intéressons-nous au héros agenré ou dégenré. Soit un héros qui pourrait être un homme ou une femme ou aucun des deux, sans que cela ait une quelconque conséquence sur l’intrigue de l’histoire.

Il s’agit d’une figure assez intéressante à étudier car elle permet de réduire le plus petit dénominateur commun du héros à quelques caractéristiques qui n’ont que peu de choses à voir avec le genre. On ne devrait pas avoir à expliquer cette sorte de héros dans un article sur la déconstruction du genre justement grâce à cette définition là. Mais il le faut.

Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, quand on réduit le héros à une figure minimaliste (un individu qui vit des choses extraordinaires tout en étant complètement ordinaire), on choisit, de façon quasi automatique, un héros masculin.

L’homme – blanc, hétérosexuel – est choisi par défaut, de toute façon. Sous prétexte qu’il serait plus facile à écrire – dans le milieu du jeu vidéo, sous prétexte qu’il serait plus facile à animer. Avec une logique pareille, appliquée dans les années 70/80, le personnage d’Ellen Ripley n’aurait jamais vu le jour.

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On peut me dire que j’exagère. Et je pense sincèrement que parmi les nouveaux auteurs, ceux qui publient depuis une dizaine d’années voire un peu plus, cette reconsidération du héros forcément masculin avance. Pourtant, en discutant de ce sujet autour de moi et sur internet, je me suis déjà vue répondre que si un rôle peut être tenu indifféremment par un homme ou par une femme, à quoi bon utiliser une femme.

Je ne sais pas ce qui a poussé la jeune fille qui m’a fait cette réponse à considérer le héros féminin comme un pis-aller ou un second choix. Peut-être n’est-ce pas le cas. Peut-être préfère-t-elle effectivement écrire avec des héros masculins. Mais peut-être, aussi, a-t-elle si bien intégré la discrimination qui court dans notre société, qui hypersexualise tout, que pour elle, écrire un héros féminin serait soit un geste politique – il ne s’agirait plus d’un roman mais d’un roman féminin ou sur une femme ou, pire, féministe – soit un geste de « faute de mieux » – la femme est moins intéressante à écrire que l’homme.

Un peu éloigné de cet avis assez catégorique, j’ai pu aussi constater que d’autres auteurs, hommes et femmes, avaient du mal à écrire un personnage à partir du moment où il était féminin. Parce qu’il y aurait des caractéristiques strictement féminines qu’on devrait écrire à chaque fois qu’on parle d’une femme. Le fait de présenter une héroïne comme étant au choix : sexy, naïve, romantique, gentille, trop soumise, pas assez soumise, révoltée, toujours en attente de validation masculine, parfaite, trop imparfaite, etc. Bref, le fait de présenter une héroïne qui corresponde en tout point aux diktats paradoxaux de la société et de la publicité pousse, inconsciemment ou non, les auteurs à ne pas les écrire du tout ; Soit parce qu’on ne veut pas – je ne veux pas d’une Mary-Sue dans mon livre, et c’est une position tout à fait défendable – soit parce qu’on ne sait pas – je ne sais pas comment faire pour que mon héroïne ne soit pas insupportable.

Dans notre société, les féministes arrivent à distinguer de plus en plus et de mieux en mieux ces conflits qui poussent les femmes à digérer des ordres complètement paradoxaux : il faut être belle mais naturelle, il ne faut pas « faire pute » mais ne pas être frigide non plus ; il faut être intelligente, mais pas trop ; il faut tenir son rôle de femme soumise mais sans être une victime ; il faut savoir défendre sa position féministe mais sans parler pour ne pas mettre les gens en colère – cette dernière vous paraît peut-être encore plus ridicule que les autres, mais je vous invite à chercher manplaining et nice guy sur internet pour vous en faire une petite idée.

Donc nous vivons dans un monde médiatique, culturel et publicitaire qui nous rend schizophrène. Nous arrivons à vivre dans un tel monde, en femmes modernes et ouvertes d’esprit, mais comme les modèles que nous avons sont ceux-là même que nous rejetons, il faut nous en créer d’autres.

Et là, ça devient encore plus compliqué.

Comme on nous ordonne tout et son contraire, à partir du moment où l’on crée une héroïne forte, indépendante et romantique, on – nous les auteurs – en vient à penser qu’elle est trop parfaite, qu’elle ne devrait pas être romantique parce que le romantisme c’est la soumission, qu’elle est peut-être un peu trop forte alors qu’elle ne le devrait pas, mais personne n’aime une héroïne faiblarde, etc etc.

On s’en arrache les cheveux.

J’en reviens à notre héros dégenré ; j’en reviens à Ellen Ripley.

Ellen Ripley a un parcours très original avec la trilogie Alien – le 4ème épisode n’existe pas pour moi, désolée.

Dans le premier épisode, elle prend ce rôle de héros sans sexe. L’équipage du Nostromo est mixte, et tous sont techniciens, avec des grades divers. La différenciation est sociale : les officiers gagnent plus d’argent que les mécaniciens. Cette différenciation de richesse les placent aussi eux, ensemble, par rapport à la compagnie.

La différenciation corporelle s’enclenche deux fois dans le film : d’abord avec le monstre, le corps étranger, puis avec le droïde.

Il n’y a pas de différenciation sexuelle, à aucun moment du film. On peut émettre deux objections : les sentiments forts qu’un des personnages femmes éprouve pour le chef de l’expédition, et le viol de Ripley. Mais même ces deux points de l’intrigue ne reposent pas sur une vision sexuée et hétérosexuelle de l’intrigue : on ne va jamais plus loin qu’une démonstration d’amitié – vivre dans un huis clos pendant des mois renforce le côté très démonstratif de la tristesse du personnage – et le viol de Ripley est un viol asexué : Ash simule une fellation, viol qui ne s’embarrasse pas du sexe de la victime. Si Ripley avait été un homme, Ash aurait pu utiliser la même méthode.

Le fait que Ripley soit une femme ne joue en rien sur l’intrigue du film. Sa seule et unique féminité permet au réalisateur de faire profiter les spectateurs de son physique en petite culotte, à la fin du film, mais même ici, cette nudité partielle témoigne bien plus de la fragilité du personnage (elle se rhabille d’une tenue d’astronaute pour se protéger ensuite) que d’un simple eye candy. Dans ce passage-là, Ripley n’est pas en situation de faiblesse parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est nue, cette nudité, quoiqu’esthétiquement plaisante, n’étant pas sexuelle/sexuée.

A partir du moment où Ripley s’est construite sur un schéma non sexuée (elle n’est pas « victime » d’envie, elle n’a pas à être protégée parce que femme, elle ne joue qu’en tant que membre quelconque d’un équipage quelconque), son personnage prend une dimension que peu d’autres héroïnes féminines ont pu atteindre jusqu’alors ou depuis.

Elle a permis aux réalisateurs suivants de la transformer comme bon leur semblait sans jamais recourir aux schémas de l’héroïne en attente de son héros ou en attente d’une situation romantique.

Aliens explore son côté maternel, mis en avant par le fait qu’elle ne reverra jamais sa propre fille. Et elle ne demande pas d’aide pour sauver Newt. Elle prend sa décision et elle y va. Et dans sa relation avec le caporal Hicks, elle ne se trouve pas non plus en situation de demande. Ils se draguent à pied d’égalité, voir même dans une situation inverse que la grande majorité des romances : c’est Hicks qui est en situation de demande et d’admiration, pas le contraire.

Dans Alien 3, Ripley ne se laisse pas être influencée par la discrimination misogyne dont elle est la victime. D’ailleurs elle n’est pas une victime du tout. Là aussi, elle est son unique personne, sans se soumettre au diktat d’une société qui ne l’accepte pas. Ce qui est assez plaisant, c’est que le réalisateur le plus sexiste du trio a accouché, sans mauvais jeu de mot, de l’épisode sans doute le plus féministe du point de vue de Ripley.

Trois épisodes, trois façons de voir et de construire un personnage féminin hors des sentiers battus et rebattus de la faiblesse, du romantisme et de la soumission.

Et tout cela parce que, à la base, Ripley était un personnage agenré (du moins de mon point de vue).

Je pense, en tant qu’auteur, que si on veut écrire un bon personnage féminin, il est plus simple de partir de ce genre de fondement : construire son personnage sans faire attention à son genre. Une fois que cette héroïne est solide, qu’elle s’est construite dans sa propre mythologie comme un individu à part entière sans jamais être vue par le prisme de l’homme (on va plutôt compter son parcours familial que le nombre de ses relations sentimentale, plutôt les jobs qu’elle a fait que sa marque de chaussures préférées, plutôt la façon dont elle parle que celle dont elle s’habille, etc) alors on peut partir dans tous les sens : écrire un thriller, un space opera et même… une romance.

Cela devient plus facile parce que l’héroïne ne se définit plus par ces ordres paradoxaux dont nous parlions plus tôt. Elle se définit pour elle-même, dans sa totalité.

Et voici ce qu’est le féminisme.

(Je pense bien entendu que cela fonctionne également pour les personnages de couleurs ou les personnages non hétérosexuels)

L’oeuvre de Carol Rossetti : comment tu t’habilles ?

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Si je reprends le titre du blog pour parler de Carol Rossetti, c’est grâce à cette image, qui résume à elle seule le but de ce blog :

 

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L’artiste expose toute une galerie de dessins sur sa page facebook.
Ce que j’apprécie tout particulièrement dans cette série, c’est que l’artiste ne s’adresse pas aux gens qui jugent et critiquent, elle ne s’adresse même pas à la société comme c’est le cas pour de nombreux autres projets de ce genre.
Elle s’adresse à ses sujets : aux femmes, quel qu’elles soient, qui qu’elles soient, aux organes mâles ou femelles, aux orientations vers l’un, vers l’autre ou vers les deux ou vers aucuns, à toutes les femmes dans leur profonde diversité. Sans les victimiser, mais en leur montrant leur propre courage, leur propre façon, des fois modestes, des fois plus fortes, de vivre leur individualité.
Cela fait un bien fou.