Ecrire le genre 2 : Ellen Ripley, Alien.

Standard

Après avoir décrit un personnage ultra féminin (et féministe), intéressons-nous au héros agenré ou dégenré. Soit un héros qui pourrait être un homme ou une femme ou aucun des deux, sans que cela ait une quelconque conséquence sur l’intrigue de l’histoire.

Il s’agit d’une figure assez intéressante à étudier car elle permet de réduire le plus petit dénominateur commun du héros à quelques caractéristiques qui n’ont que peu de choses à voir avec le genre. On ne devrait pas avoir à expliquer cette sorte de héros dans un article sur la déconstruction du genre justement grâce à cette définition là. Mais il le faut.

Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, quand on réduit le héros à une figure minimaliste (un individu qui vit des choses extraordinaires tout en étant complètement ordinaire), on choisit, de façon quasi automatique, un héros masculin.

L’homme – blanc, hétérosexuel – est choisi par défaut, de toute façon. Sous prétexte qu’il serait plus facile à écrire – dans le milieu du jeu vidéo, sous prétexte qu’il serait plus facile à animer. Avec une logique pareille, appliquée dans les années 70/80, le personnage d’Ellen Ripley n’aurait jamais vu le jour.

Ellen_Ripley

On peut me dire que j’exagère. Et je pense sincèrement que parmi les nouveaux auteurs, ceux qui publient depuis une dizaine d’années voire un peu plus, cette reconsidération du héros forcément masculin avance. Pourtant, en discutant de ce sujet autour de moi et sur internet, je me suis déjà vue répondre que si un rôle peut être tenu indifféremment par un homme ou par une femme, à quoi bon utiliser une femme.

Je ne sais pas ce qui a poussé la jeune fille qui m’a fait cette réponse à considérer le héros féminin comme un pis-aller ou un second choix. Peut-être n’est-ce pas le cas. Peut-être préfère-t-elle effectivement écrire avec des héros masculins. Mais peut-être, aussi, a-t-elle si bien intégré la discrimination qui court dans notre société, qui hypersexualise tout, que pour elle, écrire un héros féminin serait soit un geste politique – il ne s’agirait plus d’un roman mais d’un roman féminin ou sur une femme ou, pire, féministe – soit un geste de « faute de mieux » – la femme est moins intéressante à écrire que l’homme.

Un peu éloigné de cet avis assez catégorique, j’ai pu aussi constater que d’autres auteurs, hommes et femmes, avaient du mal à écrire un personnage à partir du moment où il était féminin. Parce qu’il y aurait des caractéristiques strictement féminines qu’on devrait écrire à chaque fois qu’on parle d’une femme. Le fait de présenter une héroïne comme étant au choix : sexy, naïve, romantique, gentille, trop soumise, pas assez soumise, révoltée, toujours en attente de validation masculine, parfaite, trop imparfaite, etc. Bref, le fait de présenter une héroïne qui corresponde en tout point aux diktats paradoxaux de la société et de la publicité pousse, inconsciemment ou non, les auteurs à ne pas les écrire du tout ; Soit parce qu’on ne veut pas – je ne veux pas d’une Mary-Sue dans mon livre, et c’est une position tout à fait défendable – soit parce qu’on ne sait pas – je ne sais pas comment faire pour que mon héroïne ne soit pas insupportable.

Dans notre société, les féministes arrivent à distinguer de plus en plus et de mieux en mieux ces conflits qui poussent les femmes à digérer des ordres complètement paradoxaux : il faut être belle mais naturelle, il ne faut pas « faire pute » mais ne pas être frigide non plus ; il faut être intelligente, mais pas trop ; il faut tenir son rôle de femme soumise mais sans être une victime ; il faut savoir défendre sa position féministe mais sans parler pour ne pas mettre les gens en colère – cette dernière vous paraît peut-être encore plus ridicule que les autres, mais je vous invite à chercher manplaining et nice guy sur internet pour vous en faire une petite idée.

Donc nous vivons dans un monde médiatique, culturel et publicitaire qui nous rend schizophrène. Nous arrivons à vivre dans un tel monde, en femmes modernes et ouvertes d’esprit, mais comme les modèles que nous avons sont ceux-là même que nous rejetons, il faut nous en créer d’autres.

Et là, ça devient encore plus compliqué.

Comme on nous ordonne tout et son contraire, à partir du moment où l’on crée une héroïne forte, indépendante et romantique, on – nous les auteurs – en vient à penser qu’elle est trop parfaite, qu’elle ne devrait pas être romantique parce que le romantisme c’est la soumission, qu’elle est peut-être un peu trop forte alors qu’elle ne le devrait pas, mais personne n’aime une héroïne faiblarde, etc etc.

On s’en arrache les cheveux.

J’en reviens à notre héros dégenré ; j’en reviens à Ellen Ripley.

Ellen Ripley a un parcours très original avec la trilogie Alien – le 4ème épisode n’existe pas pour moi, désolée.

Dans le premier épisode, elle prend ce rôle de héros sans sexe. L’équipage du Nostromo est mixte, et tous sont techniciens, avec des grades divers. La différenciation est sociale : les officiers gagnent plus d’argent que les mécaniciens. Cette différenciation de richesse les placent aussi eux, ensemble, par rapport à la compagnie.

La différenciation corporelle s’enclenche deux fois dans le film : d’abord avec le monstre, le corps étranger, puis avec le droïde.

Il n’y a pas de différenciation sexuelle, à aucun moment du film. On peut émettre deux objections : les sentiments forts qu’un des personnages femmes éprouve pour le chef de l’expédition, et le viol de Ripley. Mais même ces deux points de l’intrigue ne reposent pas sur une vision sexuée et hétérosexuelle de l’intrigue : on ne va jamais plus loin qu’une démonstration d’amitié – vivre dans un huis clos pendant des mois renforce le côté très démonstratif de la tristesse du personnage – et le viol de Ripley est un viol asexué : Ash simule une fellation, viol qui ne s’embarrasse pas du sexe de la victime. Si Ripley avait été un homme, Ash aurait pu utiliser la même méthode.

Le fait que Ripley soit une femme ne joue en rien sur l’intrigue du film. Sa seule et unique féminité permet au réalisateur de faire profiter les spectateurs de son physique en petite culotte, à la fin du film, mais même ici, cette nudité partielle témoigne bien plus de la fragilité du personnage (elle se rhabille d’une tenue d’astronaute pour se protéger ensuite) que d’un simple eye candy. Dans ce passage-là, Ripley n’est pas en situation de faiblesse parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est nue, cette nudité, quoiqu’esthétiquement plaisante, n’étant pas sexuelle/sexuée.

A partir du moment où Ripley s’est construite sur un schéma non sexuée (elle n’est pas « victime » d’envie, elle n’a pas à être protégée parce que femme, elle ne joue qu’en tant que membre quelconque d’un équipage quelconque), son personnage prend une dimension que peu d’autres héroïnes féminines ont pu atteindre jusqu’alors ou depuis.

Elle a permis aux réalisateurs suivants de la transformer comme bon leur semblait sans jamais recourir aux schémas de l’héroïne en attente de son héros ou en attente d’une situation romantique.

Aliens explore son côté maternel, mis en avant par le fait qu’elle ne reverra jamais sa propre fille. Et elle ne demande pas d’aide pour sauver Newt. Elle prend sa décision et elle y va. Et dans sa relation avec le caporal Hicks, elle ne se trouve pas non plus en situation de demande. Ils se draguent à pied d’égalité, voir même dans une situation inverse que la grande majorité des romances : c’est Hicks qui est en situation de demande et d’admiration, pas le contraire.

Dans Alien 3, Ripley ne se laisse pas être influencée par la discrimination misogyne dont elle est la victime. D’ailleurs elle n’est pas une victime du tout. Là aussi, elle est son unique personne, sans se soumettre au diktat d’une société qui ne l’accepte pas. Ce qui est assez plaisant, c’est que le réalisateur le plus sexiste du trio a accouché, sans mauvais jeu de mot, de l’épisode sans doute le plus féministe du point de vue de Ripley.

Trois épisodes, trois façons de voir et de construire un personnage féminin hors des sentiers battus et rebattus de la faiblesse, du romantisme et de la soumission.

Et tout cela parce que, à la base, Ripley était un personnage agenré (du moins de mon point de vue).

Je pense, en tant qu’auteur, que si on veut écrire un bon personnage féminin, il est plus simple de partir de ce genre de fondement : construire son personnage sans faire attention à son genre. Une fois que cette héroïne est solide, qu’elle s’est construite dans sa propre mythologie comme un individu à part entière sans jamais être vue par le prisme de l’homme (on va plutôt compter son parcours familial que le nombre de ses relations sentimentale, plutôt les jobs qu’elle a fait que sa marque de chaussures préférées, plutôt la façon dont elle parle que celle dont elle s’habille, etc) alors on peut partir dans tous les sens : écrire un thriller, un space opera et même… une romance.

Cela devient plus facile parce que l’héroïne ne se définit plus par ces ordres paradoxaux dont nous parlions plus tôt. Elle se définit pour elle-même, dans sa totalité.

Et voici ce qu’est le féminisme.

(Je pense bien entendu que cela fonctionne également pour les personnages de couleurs ou les personnages non hétérosexuels)

Advertisements

One response »

  1. Bonjour, je découvre ton blog et il m’a l’air très intéressant ! ^^
    Je ne m’étais jamais vraiment posé la question de la “féminité” d’un personnage. La plupart de mes personnages est féminine, mais jamais définie par leur genre. En fait, j’essaye d’être au plus près de leur sensations : l’histoire se construit majoritairement à travers leur vision de ce qui est en train de se passer, à leur niveau, en tant qu’individu. Au quotidien, on se définit par soi-même et pas par rapport à son genre (sauf exception du genre harcèlement de rue par exemple…). Je faisais ça intuitivement mais maintenant je pense que je vais réfléchir pour perfectionner la technique et aussi pouvoir faire de “vrais” personnages masculins !

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s