qu’est-ce qu’écrire une femme ? – Témoignage : Mélanie Fazi

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Écrire sur la question de la création de personnages féminins me pose une colle : je ne crois pas y avoir déjà vraiment réfléchi. Pour moi qui ai toujours fonctionné à l’instinct dans l’écriture, un personnage est ou il n’est pas. Il a une voix, un nom, un visage, une personnalité, une façon de s’habiller. Il se trouve être homme ou femme, mais là n’est pas la question, pas au moment où il m’apparaît en tout cas. J’ai toujours eu, cela dit, une plus grande facilité à créer des personnages féminins. Ça me semblait une évidence, jusqu’à ce que je découvre que ça ne l’était pas pour tout le monde. Après tout, je sais d’expérience ce que c’est d’être une femme – pas toutes les femmes, certainement pas, il y autant de femmes différentes, d’histoires et de personnalités, qu’il y a d’individus de sexe féminin, et il serait illusoire de vouloir les réduire à une poignée de traits communs. Mais je sais ce que c’est de naître et de grandir dans un corps de femme, avec ce que ça implique en termes de biologie comme de place dans la société. Écrire un personnage d’homme me demande de ce point de vue un effort d’imagination plus grand. Même si, encore une fois, la question ne se pose pas en cours d’écriture : un personnage naît, il est homme ou femme, il me parle, je l’écoute, j’écris son histoire.

Et pourtant, malgré le côté purement instinctif du processus, il m’est arrivé de me demander ensuite comment tel personnage serait reçu. Il y a parfois une attente insidieuse, une pression extérieure qu’on finit par intérioriser, à plus forte raison lorsqu’on est une femme écrivant sur des femmes. Une petite voix qui dit : « On va me reprocher ce personnage, ce n’est pas une femme forte, pas une femme admirable et combative. » Comme si c’était une trahison d’envisager un personnage sous l’angle de ses failles et faiblesses à partir du moment où il est féminin. Et puis je me rappelle qu’un personnage n’est pas un message ou un modèle : quand je le crée, je ne dis pas qu’il doit être, je dis simplement qu’il est. Et ce que m’apprend l’expérience, c’est qu’un personnage qu’on dévoile avec la trouille au ventre parce qu’il ressemble si peu à ce que devrait être une femme forte est souvent celui qui trouvera l’écho le plus fort chez les lecteurs. Pour moi, un personnage fort n’est pas seulement celui qui empoigne son destin à deux mains ; un personnage fort, c’est un personnage vrai.

Créer des héroïnes fortes est à double tranchant. Il faut des modèles, bien sûr. Il faut des personnages qui marquent les esprits, qui s’emparent des clichés pour leur tordre le cou, il faut des combattantes à cent lieues des demoiselles en détresse et autres princesses passives attendant leur prince charmant. Il y a encore un travail considérable à accomplir en la matière. Mais ne focaliser que sur cet aspect, comme une sorte de mission universelle, peut causer un tort énorme. Le revers du héros ou de l’héroïne, c’est le sentiment d’inadéquation qu’ils peuvent renforcer chez les lecteurs qui ne s’y reconnaîtront pas. Le héros, c’est ce rôle qu’il faut tenir en société en crevant de trouille que les autres découvrent qu’on n’y est pas conforme – sans se douter que le voisin, derrière son masque bravache, crève de la même trouille d’être percé à jour.

Je repense souvent à une rencontre avec une lectrice dont les commentaires m’avaient particulièrement touchée. Elle me disait que j’avais mis des mots sur des choses qu’elle avait toujours cru être la seule à ressentir. Elle citait une de mes nouvelles en particulier, « Le train de nuit ». Raphaëlle, la narratrice du texte, est tout sauf l’idée qu’on se fait d’une femme forte. Elle a une faute très lourde sur la conscience ; elle réagit par la fuite. C’est un personnage qu’on peut trouver agaçant par sa passivité, même si elle évolue un peu au fil du texte. Mais c’est justement de ça que parle « Le train de nuit » : cette envie qu’on a parfois de tout lâcher, de mettre sa vie sur pause et de laisser le monde continuer sans nous. Pas une pulsion suicidaire à proprement parler, mais l’envie d’abdiquer toute responsabilité. Le genre de choses qu’on vit parfois sans oser en parler, parce qu’il faut donner le change, montrer un visage fort, ne pas se laisser aller à ces choses-là.

Pour moi, il est d’autant plus important qu’elles soient écrites. Ne serait-ce que pour ce qu’un lecteur, un jour, se sente moins seul de les avoir vécues. Et c’est pour moi un message tout aussi essentiel que de montrer des personnages de battants : on a le droit d’être faible, d’être faillible, on l’a tous été. Ce n’est pas mal de le vivre. Ce n’est pas plus mal de le dire. Il y a des choses qui ne sont pas admirables mais qui doivent être écrites. S’interdire de les incarner dans un personnage féminin, sous prétexte que l’on n’envoie pas le bon message, me semble au mieux idiot, au pire dangereux. Tout autant qu’il le serait de croire que toutes les femmes sont taillées sur le même modèle, et qu’un personnage féminin doit répondre à une liste de critères universels.

Mes personnages naissent de la partie de moi qui n’est pas conforme, qui est toujours un peu de travers, jamais tout à fait à sa place. La partie qu’on cherche à cacher en société, en oubliant que chaque individu est un peu de travers à sa façon. Les personnages tordus, les discrets, les silencieux, les faillibles, m’ont toujours parlé davantage que les figures de héros tonitruants. Partant de là, la notion même de héros archétypal m’est étrangère en termes de création. Pour moi, on ne devrait pas créer un personnage avec de grandes intentions et de grands sentiments ; pour lui donner vie dans l’esprit du lecteur, il faut le créer avec ses tripes. Sans craindre (et c’est parfois le plus dur) de dévoiler au passage les zones d’ombre qu’on fait tant d’efforts pour masquer au quotidien. Dans ce sens-là aussi, il faut parfois oser donner l’exemple. Il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas.

Alors oui, c’est important de créer des personnages de combattantes exemplaires, mais je laisse à d’autres plus doués pour ça le soin de s’en charger. Je trouve tout aussi important de rappeler cet autre message : on n’est pas toujours obligée d’être une héroïne, et ce n’est pas grave. Ça s’appelle être humain, tout simplement. Et c’est aussi en regardant ces choses-là en face, plutôt qu’en les fuyant, qu’on apprend à se dépasser.

Mélanie Fazi est auteure de l’imaginaire et traductrice, ainsi que photographe à ses heures. Elle a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Serpentine, paru en 2004 à l’Oxymore, puis réédité chez Bragelonne et Folio SF.  Vous pouvez la retrouver sur son blog.

 

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