Ecrire le genre 3 : Yoko Tsuno

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syoko3

Je suis née à la fin des années 70, époque sur laquelle je me retourne avec une vraie mélancolie quand j’ouvre mes livres d’enfants. Les garçons y ont les cheveux longs et les filles y portent des salopettes ; les deux héros des enfants s’appellent Claude (Club des Cinq) et Fantômette ; les Playmobile et les Légos n’existent pas en version filles et version garçons.

Culturellement je pense qu’il était plus aisé de grandir à cette période-là qu’aujourd’hui, du moins dans mon milieu. Car jusqu’à l’adolescence, j’ai été confrontée à des figures d’héroïnes qui ne se définissaient pas comme femmes mais comme héros (personnage actif non ou peu sexué)

Yoko Tsuno est sans doute le personnage le plus évident de cette galerie de femmes actives, intelligentes et… scientifiques.

Bien qu’ayant toujours eu un esprit plus littéraire que scientifique, la première chose qui m’a interpellée, en plus de ses vêtements pratiques et « peu sexy », c’était sa profession : électronicienne (ingénieure en électronique) Bref, une geek.

Yoko Tsuno, la série, est une série féministe : créée pour être un second rôle dans un duo de héros (Vic Vidéo et Pol Pitron), Yoko est devenue le chef de bande et celle sur laquelle reposent toutes les histoires. Sa profession la distingue déjà d’autres héroïnes et personnages féminins de la bande-dessinée (mères au foyer, hôtesses de l’air, etc) Mais son environnement est également féministe (et féminin) Celles qui m’ont le plus marquée sont Eva Schulz, biologiste qui tient sa grande tante, âgée de quatre ans, en survie après que l’enfant ait été touchée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale ; et Monya, jeune fille (non blanche) venue du futur au moyen d’une machine à voyager dans le temps. Sans compter bien entendu l’extra-terrestre Khâny.

Scientifiques, chercheurs, artistes, et toujours indépendantes, intelligentes et à pied d’égalité avec les hommes, les personnages de Leloup, créateur de la série, sont des figures magistrales de la littérature féministe : égales des hommes.

Autre point intéressant chez Yoko Tsuno, l’absence de romance, malgré les élans de tendresse entre Yoko et Vic. Leloup y voit un respect du lecteur amoureux de son héroïne, mais aussi un respect de la lectrice, qui représente plus de la moitié du lectorat de Yoko Tsuno, et qui aime à n’en pas douter vivre des aventures sans s’accrocher constamment à l’idée de romance.

Revenons à nos années 2010. Le XXIème siècle, quarante ans après la naissance de Yoko Tsuno.

Existe-t-il encore des femmes qui existent en tant que femmes et non en tant que « représentation féminine de la geek » ? Je ne sais pas. J’ai cependant l’impression, peut-être fausse, qu’elle subit les mêmes tares que son collègue masculin : soit elle n’est pas conforme à la société (c’est une tête, elle porte des lunettes et est incompréhensible pour son entourage), soit elle est asociale et sociopathe (voir Lisbeth Salander) Dans les séries pulp, livres et films, elle est réduite au pot de fleur, le genre de scientifique à lunettes qui devient hyper sexy quand elle les enlève (les lunettes) Pire, elle peut devenir complètement crétine dès qu’un homme approche, et elle est toujours pulpeuse (les scientifiques femmes moches existent encore moins que les scientifiques femmes belles) Oui cela arrive même dans des livres de SF sortis l’année dernière…

Bref voici la femme scientifique et aventureuse réduite, souvent à son corps défendant (voir les commentaires qu’on peut voir sur, par exemple, Lara Croft, dans certains milieux du web), à un corps plus qu’à un intellect.

Alors que plusieurs mouvements souhaitent, dans la réalité et notamment à l’école, qu’on sorte les femmes de l’invisibilité historique dans laquelle elles sont maintenues (on connaît Gagarine mais pas Valentina Kerechkova, première astronaute femme soviétique ; on connaît Pasteur mais pas Marthe Gautier, qui a découvert la trisomie 21, etc, etc, etc), on compte les cerveaux féminins fictif sur les doigts d’une main, et elles ont rarement le premier rôle.

Le personnage de la scientifique femme subit la double caricature du personnage féminin et du personnage scientifique. Pourtant plusieurs héroïnes très réussies, parce qu’elles représentent un individu à part entière, ont égrainé la culture populaire depuis les années 80 : Dana Scully, agent du FBI et médecin (X-Files), Elisabeth Corday, chirurgien (ER – Urgences), Ellie Slater, paléobiologiste (Jurassic Park), jusqu’à Cosima Niehaus et Delphine Cormier dans la récente série Orphan Black. Sans oublier leur grand-mère à tous, Uhura, ingénieure en communication dans la première série de Star Trek (elle fait un peu plus pot de fleur dans la nouvelle franchise par contre ce qui est bien dommage)

Donc nous avons une série de femmes hyper compétentes, qui ne se définissent pas par leur degré de sexytude ni par leur relation aux hommes (certes il y a de la tension sexuelle notamment dans X-Files mais complètement absente dans les premières et meilleures saisons), mais par ce que leur cerveau et leur capacité à agir peut apporter à l’action (je sais que dans le cas de Urgences, Corday était surtout là pour le soap opera, mais avant son arrivée le casting des chirurgiens étaient exclusivement masculins, ce qui a un peu changé par la suite si mes souvenirs sont exacts)

Revenons à Yoko Tsuno et à l’impact qu’un tel personnage a pu avoir et peut encore avoir sur les jeunes lectrices. Elle reste une exception dans le milieu de la bande-dessinée franco-belge, et elle apporte une vision non sexiste (et aussi non raciste) d’un personnage féminin dans un rôle typiquement masculin (la tête scientifique qui agit, une espèce d’Indiana Jones des hautes technologies)

Profondément indépendante, toujours célibataires, pacifiste, ouverte aux autres, sachant se battre, têtue, mais aussi sensible, dévouée et maternelle, sans plonger jamais dans la caricature.

Je pense que, malgré son âge, Yoko Tsuno reste encore un magnifique exemple de ce qu’est une geek (je déteste le terme geekette) qui ne se limite pas à en être une.

Note : je ne traite pas ici des livres de science-fiction, il est fort probable que de nombreux personnages de scientifiques femmes y apparaissent, mais je ne les connais pas N’hésitez pas à m’en donner des références. De plus, je n’y traite pas du jeu video. Si tout se passe bien, cela viendra dans un prochain article.

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20 responses »

  1. Oh mon héroïne d’enfance ! ❤ Elle a fait le tour de mes soeurs, on adore toutes les trois et on aime toujours autant relire ses aventures, toutes adultes qu'on est ! 🙂 Voilà donc un article qui me ravit (et tout à fait d'accord, Yoko est un personnage rare par ses qualités – intelligente, non violente, zen, humaniste…)
    Par contre, depuis l'arrivée du personnage d'Emilia dans le tome 24, le personnage de Yoko a nettement perdu ces qualités qui me plaisaient chez elle. Et gagné en violence, aussi, au niveau des intrigues (le dernier tome que j'ai lu, le 26 je crois, avec l'améthyste, un type passe à travers une hélice et un autre est grillé vif, tout ça sous le nez d'une gamine de 14 ans à qui ça ne fait ni chaud ni froid oO). Bref : excellente série, mais rester sur les numéros d'avant les tomes 21, après ça part un peu en sucette je trouve puis encore plus à partir du tome 24.
    Sinon, il y a des femmes scientifiques dans la série TV The Big Bang Theory. Autant Amy est une neurobiologiste aussi dinguo que Sheldon (mais elle apprend plus vite que lui le jeu de la sociabilité), autant Bernadette, qui elle étudie la microbiologie, est une tête qui gagne plus que son mari.
    Chouette article en tout cas (et chouette blog) ! Bravo !
    (ouiiii comme j'ai cru vomir quand jai vu les Lego Friends ! De mon temps (née en 84 pour ma part), c'était pas comme ça… C'est comme les Petits Poneys, les miens étaient des vrais poneys, dodus de la croupe et tout, y a quelques années ils leur ont fait un listing maintenant ils sont tout moches, tout filiformes – des poneys mannequins, presque ! J'en regrette de ne pas avoir gardé les miens, tiens….)

    • Je t’avoue que je trouve les Petits Poneys avec des petites ailes super chou. Mais c’est vrai qu’ils ont perdu un quintal en fesses…
      J’ai été hyper choquée en allant acheter un cadeau pour mon petit neveu il y a quelques semaines. Il a 4 ans, donc juste entre deux tranches: jouets pour bébé et jouets pour garçons. Eh bien les jouets pour garçons c’était déprimant : voitures et armes. Point barre O_O C’est horrible, Et pourtant j’adore les petites voitures, mais c’était que des voitures monochromes (bleu gris vert) et de l’armée, de la police, etc. Argh.
      Après il y a des trucs chouettes, mais c’est rare. Par exemple les Monster High. Certes elles ont toutes le même type de corps (filiformes), mais elles sont déformées (peau à écailles, peau robotisée, queue de lézard, etc) et de toutes les couleurs ! (Alors que quand j’étais gamine la sortie d’une Barbie “des îles” avait fait sensation.
      Pour Yoko Tsuno, je crois que le dernier que j’ai acheté c’était dans le chateau en Ecosse ou quelque chose comme ça. Après je suis passée à autre chose.
      Pour TBBT, j’ai un gros problème avec la série, et j’ai arrêtée avant l’arrivée des “geekette” : j’avais l’impression qu’on riait des personnages et pas avec eux, et on riait aussi de choses qui pour moi n’était pas forcément hyper étranges (genre faire des marathons de séries, ce n’est pas un truc de geek fou, c’est un truc de trentenaire qui a encore le temps d’en faire ^^)

      • Oui, les Monster High me plaisent aussi ! ça change.
        Pour Big Bang, je peux comprendre. Pour ma part, je m’y retrouve du coup je n’ai pas cette impression de rire d’eux. Faut dire que je suis régulièrement moquée par mes collègues, ou certains amis, qui ne comprennent rien à mes GN et autres centres d’intérêts “geeks” – je sais bien que certains trucs “geeks” se sont généralisés (au point qu’on peut se poser la question de la dénomination, mais ceci est un autre débat ^^), mais il reste encore des gens qui voient tout ça comme des trucs d’extraterrestre.
        Puis étant peu douée en société ça me fait du bien de voir des persos aussi maladroits que moi là-dedans ^^ ça aide à gagner en auto-dérision et à moins flipper 😉

  2. Je suis complètement passée à côté de cette série, je pense avoir eu un tome entre les mains, enfant, et avoir trouvé ça laid et ennuyeux (et pourtant j’étais dans le coeur de cible, j’ai même fait des études scientifiques).
    C’est encore lisible aujourd’hui ou bien c’est devenu trop kitsch ?

    • Les premiers volumes sont pas supers jolis (Le Trio de l’Etrange et Aventures électroniques) qui ont encore une esthétique très Natacha-Boule et Bill.
      Mais après, whouah *o* Je trouve qu’il s’agit d’une des plus belles BD en ligne claire.
      Je trouve que les aventures “thriller”, qui se passe sur Terre, sont très chouettes. je dois avoir encore quelques volumes chez moi, tu pourras y jeter un coup d’oeil quand tu viendras ^^
      Après passer au format 45 pages quand on lit des centaines de pages de manga, c’est dur (j’ai du mal à m’y remettre perso)

      • Je les lirai chez toi, et j’irai aussi voir à la médiathèque s’ils les ont (j’y ai relu tous les vieux Blake et Mortimer, ils devraient avoir ça en rayon !)

  3. Femmes scientifiques :
    – le film Gravity
    – Molly dans Sherlock (mais bon… Moffat)
    – le manga Shingeki no Kyojin, où Hanji est du type “savante folle” (ça se dit au féminin, tiens ?), sans être sexualisée, la classe infinie. La série elle-même est très féministe, mais je sais qu’elle te fait peur (à raison, c’est super flippant).
    – après, dans les mangas, y’en a un peu aussi mais pas en persos principaux: Full Metal Alchemist, Evangelion… (Mercury dans Sailormoon ?)
    – ah tiens, dans Incredibles de Pixar, non ?

    • Ouaih Moffat j’y vais pas trop, surtout que la saison 3 de Sherlock était toute pourrie è_é
      Pour Shingeki no kyojin, il faut que je mette la main sur le manga, parce que les géants qui bougent et tout… Erk…
      Dans Incredibles, il y a une couturière ^^ Mais c’est un chouette film féministe aussi, avec quatre femmes très différentes les unes des autres, où la maternité n’est en aucun cas une “faiblesse”, bien au contraire :p. J’en parlerai sans doute, un jour.

      • Ce que j’ai pu haïr cette saison 3…
        Je te prêterai les mangas, on en est à 8 tomes, et j’adore les retournements de situation et révélations, c’est vraiment un scénario bien mené (essaie d’éviter tout spoiler, ce serait tellement dommage de passer à côté de certaines surprises)

    • En anime/manga, il y a Claymore, dont les personnages principaux sont des femmes, mais surtout Gunnm, dont l’héroïne a tout du héros de shounen, avec peu ou pas de romance.

  4. Je voudrais juste m’interroger sur une phrase, qui, j’ai l’impression, est présentée comme négative : “fin des années 70 (…) les Playmobils et les Lego n’existent pas en version filles et version garçons.”

    Beaucoup de gens critiquent ce fait-là, mais est-ce réellement une mauvaise chose ? Certes il y a toujours cette séparation fille/garçon qui fait sauter au plafond, mais en regardant d’un autre côté, je trouve que c’est un pas en avant : Avant, le Playmobil/Lego était considéré dans l’esprit des parents et des enfants comme un jouet pour garçon.

    Aujourd’hui, on peut enfin admettre que le Playmobil/Lego est un jouet aussi pour les filles. Certes ce sont deux gammes séparées, mais ça reste un progrès : il faut bien commencer par admettre que ce jouet se prête aux deux sexes pour voir un jour une gamme unisexe, comme à l’époque, qui se vendra autant aux garçons qu’aux filles.

    La société ne changera jamais d’un claquement de doigts, et il faut toujours plusieurs générations pour qu’une idée devienne pensée générale, ne boudons pas les pas en avant, même s’ils sont petits.

  5. Je reviens sur cet article car ma fille vient de découvrir Inspecteur Gadget, qui a quand même Sophie et son ordi portable futuriste (pour l’époque) comme héroïne (gadget étant plutôt le ressort comique bien qu’étant le titre de la série). Une fille qui résout seule des enquêtes grâce à la technique (et l’espionnage), pas mal non ? Petite, je ne me souviens pas vraiment si je rêvais de faire pareil, mais le fait est qu’aujourd’hui moi aussi je code sur mon ordinateur pour résoudre des problèmes.

  6. J’ai tous les Yoko Tsuno, que je relis régulièrement. Des femmes à la tête bien remplie, qui mèlent actions et réflexions en y ajoutant une part de fémininité, on en trouve dans les films ou séries. C’est par exemple le cas dans la série Sanctuary, où le personnages principale d’Helen Magnus est une femme qui a plus de 130 ans (et qui en parait 40-50) est un docteur, une scientifique qui gère un réseau de sanctuaires qui protègent des êtres différents du commun des mortels. Amanda Tapping est l’actrice principale de la série, mais aussi la productrice de celle-ci, et son personnage de Helen Magnus est plutôt bien réussi. On avait vu l’actrice dans la série Stargate SG-1 où elle jouait le rôle du colonel Samantha Carter, encore un rôle qui préviligiait l’intelligence, mais pour lequel il y avait aussi une romance.
    Il y a un autre lien qui relie Yoko Tsuno à Sanctuary, c’est que parfois l’histoire se passe dans le passé, au 19ème siècle où tout à commencer pour Helen Magnus.

  7. Merci, j’ai également adoré Yoko Tsuno (même si les intrigues n’ont pas forcément très bien tenu le passage du temps). L’ambiance, les personnages et effectivement le dessin m’accrochent encore à 37 ans. Et comme je cherche en tant qu’auteur masculin à ne pas tomber dans le gouffre des clichés sur les personnages féminins, cela me rappelle une référence pour m’accrocher et contrer ce machisme ordinaire et pas méchant, mais qui continue à véhiculer les gros clichés.

    • Erreurs qui n’en sont pas vraiment en plus ^^ (je sais que la définition de geek a tendance à varier d’une personne à l’autre) Merci Cédric.
      Je crois que ce blog a “simplement” inauguré son tout premier troll cette nuit (vu l’autre commentaire laissé sur un autre article) J’en ai même versé une petite larme 🙂

  8. Pingback: Yoko Tsuno t. 1 : De la Terre à Vinéa, Roger Leloup | Les histoires de Lullaby

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