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Comment créer quand on est en pleine déconstruction ?

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Cette question s’est posée à moi il y a trois ou quatre ans, quand j’ai commencé à m’intéresser aux processus de racisme, et elle est revenue par l’intermédiaire d’un ami auteur.

La position de lecteur ou spectateur d’objets culturels peut déjà poser des difficultés, la déconstruction sociale (racisme, sexisme, homophobie et psychophobie, entre autres) se présentant comme la succession d’étapes plus ou moins faciles à passer.

anigif_enhanced-25230-1406200742-1 On pense que le lectorat c’est ça, mais en fait non !

La plus compliquée de ces épreuves, de mon expérience personnelle, qui peut varier d’un individu à l’autre, réside dans le fait que des films ou des séries que j’appréciais étant plus jeunes véhiculent des imageries problématiques. Je suis par exemple en train de revoir la série Friends ; je n’ai jamais été une grande fan mais cela reste une référence de ma post-adolescence. Bien que relativement (très relativement au final) progressiste en son temps, Friends véhiculent des clichés sexistes mais fait aussi son beurre de blagues homophobes et transphobes (ainsi que grossophobes) Cette ré-évaluation des objets culturels qui m’ont forgée ou qui ont simplement accompagnée ma vie me semble être une étape importante de cette déconstruction ; cela ne m’empêche pas d’apprécier certaines de ces œuvres (et d’en arriver à détester d’autres)

D’un autre côté, cette nouvelle vision permet également de repérer les œuvres qui étaient, de leur temps, réellement progressistes : voir le traitement des personnages féminins dans Twin Peaks, au hasard, plutôt féministe, y compris de nos jours, à mon avis.

La seconde conséquence de cette déconstruction en tant que lectrice et spectatrice, est un rejet de certains produits culturels actuels, que ce soit dès l’apparition d’un Quatrième de Couverture ou d’un pitch (voire d’une affiche de film) ou au moment de la découverte de l’œuvre en elle-même. La première fois que je l’ai expérimenté, c’était en lisant des livres de science-fiction francophones et anglophones dont le sexisme rendait la lecture impossible (alors qu’on peut très bien faire de la SF « de papa » et du pulp sans être sexiste) Ô le nombre de bouquins sur lesquels je me suis entraînée au « lancer de livre sur le mur de la chambre ».

(Je suis toujours en train de regarder Friends en rédigeant cet article et il y a « encore » une situation homophobe… Je vais finir par les compter)

Voilà à peu près l’étape où toute personne qui s’interroge sur les systèmes oppressifs dans la culture se situe assez vite.

On peut en rester là si l’on reste consommateur.

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Vous-mêmes, votre futur lectorat constitué de plein de personnes qui font partie des minorités dont vous allez parler.
Ça fout la trouille…

Comment continuer quand on est créateur ?

Quand j’ai commencé à écrire, inconsciemment, je choisissais de parler de héros masculins, blancs (plus ou moins hétéro), dans une vision profondément sexiste. Quand je suis entrée dans le monde de la fanfiction, celui-ci était encore extrêmement misogyne : on ne pouvait pas aimer un personnage féminin et on pouvait le « basher » dans nos créations sans se faire critiquer, et le concept de Mary Sue s’appliquait à tout et n’importe quoi. Et quand j’ai commencé à écrire « sérieusement », créer un héros consistait surtout prendre le plus large dénominateur commun, pour des besoins d’identification (donc un garçon blanc et plutôt hétéro)

Mais là, parce que j’étais passée par la fanfiction avant, je me suis dit que finalement, le côté hétéro ne me plaisait pas vraiment. Restait le problème du côté garçon. Il a fallu l’arrivée du YA et de la bit-litt pour que j’ose écrire un personnage féminin. Ce pourquoi j’ai beaucoup de mal à ne pas grincer des dents quand des séries comme Hunger Games ou les œuvres de Patricia Briggs par exemple sont critiquées et rejetées comme étant de la « littérature de filles » (expression entendue comme négative), notamment par d’autres auteurs de livres « sérieux » (où on poutre quand même du vampire et du dragon d’ailleurs, donc merci pour le sérieux hein *ironie inside*)

En écrivant des personnages LGBT et féminins, j’ai trouvé une vraie libération, parce que j’écrivais enfin sur des personnages auxquels je pouvais m’identifier moi, comme lectrice et comme auteure. Ça a été l’étape facile.

Vient l’étape difficile : diversifier son panel d’écriture (personnages, situations, milieux sociaux et géographiques) sans faire preuve soi-même d’oppression. L’oppression ne se situe en effet pas uniquement dans le fait de présenter tel ou tel personnage, tel ou tel pays, telle ou telle culture, sous un mauvais jour, mais de les présenter de façon caricaturale ou fétichiste.

Revenons à mon expérience : mes études ont fortement influencé un de mes romans. J’ai fait des études d’histoire de l’art et j’ai étudié le mouvement orientaliste, qui s’associe à la colonisation, au racisme, au fétichisme et à l’exotisme. Que des domaines non safe et surtout ne pouvant faire l’objet d’une création sans déconstruction.

J’ai corrigé un roman reposant sur cette éducation et cette admiration au moment où j’ai découvert les systèmes oppressifs, ou plutôt au moment où ils ont été révélés sous la couche de culture occidentale que j’avais reçue. J’ai encore du mal à déconstruire ces domaines particuliers, notamment en ce qui concerne l’appropriation culturelle.

http://lechodessorcieres.net/quest-quil-y-a-de-mal-a-faire-de-lappropriation-culturelle-ces-9-reponses-revelent-pourquoi-cest-blessant/

(Un article qui parle du concept de façon sans doute plus claire que moi)

Se pose donc les questions qui se complètent : comment continuer à écrire sans contribuer à la répétition de figures oppressives ? Et comment ne pas contribuer à ces répétitions, diversifier son écriture sans faire preuve soi-même d’oppression ?

Je n’ai aucune solution à proposer à cette problématique.

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Oui moi aussi je freak out, hein…

Le fait de « finalement continuer à écrire sur soi pour ne pas se compliquer la vie » ne me satisfait personnellement pas. D’autant que cet argument est souvent suivi d’un « on ne va pas s’amuser à faire du politiquement correct en écrivant sur des minorités non plus ! » (le monde de la littérature a ses gros boulets oui)

Je pense que la première chose à faire, et qui viendra naturellement si l’auteur.e est en pleine déconstruction, c’est la modestie. C’est d’accepter de faire des erreurs et de se faire corriger et critiquer. Qu’un lecteur, relecteur, bêta-lecteur concerné vous dise que tel ou tel aspect de votre œuvre ne fonctionne pas, ce n’est pas plus blessant que quand on vous dit que la structure narrative est pourrie, ou que les dialogues sont insipides (j’ai testé les deux).

Soyons honnête, les remarques de lecteurs qui touchent au cœur d’un texte sont horribles à recevoir et vous font vous remettre en question : qu’il s’agisse de structure, de dialogues, de construction… ou de traitement des personnages et des situations.

Quand quelqu’un me dit que je suis raciste, ce n’est pas une injure. C’est une façon de m’interroger sur comment j’ai reçu mon éducation et sur comment je peux la dépasser pour devenir quelqu’un de meilleur.

La seconde chose à faire est de ne pas se laisser bloquer.

En intégrant qu’il y a plus que Le héros commun, plus que La situation commune, plus que Le pays commun, se voit offrir à nous une multitude de possibilités, un peu comme si on passait de la trousse de toilette brosse à dent/peigne/mouchoirs au vanity de luxe avec trois shampooings (bio) différent, un brosse en bois, du maquillage équitable et un service de massage offert. C’est. Le. Pied !

Même si vos situations de base (une invasion de zombie, une guerre fratricide (ou soricide… sororicide ?) au milieu des dragons ou un thriller steampunk) restent relativement bateau dans le monde de l’imaginaire, vos personnages et vos milieux ont pris une force et une originalité auxquelles on n’avait pas accès avant. C’est encore plus frappant quand on écrit de la fantasy urbaine ou qu’on évolue dans des situations contemporaines, parce qu’on se retrouve à intégrer des complexités sociales qui n’existent pas pour le personnage de mec blanc hétéro lambda.

Sauf que devant ce vanity (ou cette boîte à outil si vous souhaitez parler en bleu/rose :p), on panique.

Je pense que c’est normal, même si je pense aussi que certains auteurs ne se posent pas la question (et tant mieux pour eux s’ils ont cette facilité).

Personnellement, ce choix m’a complètement bloquée pendant quelques temps.

Et si, en écrivant sur un milieu ou une situation que je ne connais pas, je faisais erreur ? Et si je prolongeais les fétiches racistes et sexistes qui me dégoûtent tellement dans d’autres œuvres ?

Et si, et si, et si…

Le blocage, ce syndrome de la page blanche dont parlent avec beaucoup de légèreté les gens qui n’y ont jamais été confrontés, est l’enfer de l’auteur.e. (Non vraiment)

Ici la volonté politique et militante se confronte avec le besoin intrinsèque de créer.

Ce problème de « ne pas se laisser bloquer » me paraît être le plus compliqué, surtout quand on relit les articles sur l’appropriation culturelle et sur l’hégémonie des oppresseurs sur les sujets concernant les oppressés (des hommes qui parlent du sexisme, des blancs du racisme, des hétéro de l’homophobie, etc)

Je suis une fille bi, comment puis-je créer un personnage d’homme arabophone hétéro (par exemple) ?

Je crois que cette étape passe non seulement pas la modestie dont j’ai parlée plus tôt, mais également pas l’empathie. Nous, générations des années 70 ou 80, avons suffisamment digéré de séries « multiculturelles » caricaturales, avons vu suffisamment de documentaires et de reportages à sensations, avons rencontré sûrement assez de personnes concernées, avons lu assez d’articles, de témoignages, avons assez fait jouer notre empathie et notre expérience de vie pour savoir ce qu’il ne faut surtout pas faire… et donc ce qu’il est possible de faire.

Taystee3Oué, faisons des personnages complexes ! Non limités par leurs “image sociale”

Troisième étape, qui se confond avec les autres (les trois se submergent et s’entrecroisent en fait le plus souvent), c’est… lire. Et lire de la fiction (quand on se déconstruit, on lit beaucoup d’articles ou d’essais)

Cela tombe sous le sens quand on est auteur.e, mais bizarrement on l’oublie quand on se frotte aux sujets de la déconstruction et de la diversification.

A priori, selon moi, un des problèmes provient du fait que les éditeurs ne marquent pas « littérature de la diversité » sur les jaquettes (oui moi j’aime trouver ce que je cherche tout de suite !). Et que dans le domaine de l’imaginaire, quand on parle de littératures non occidentales, l’imaginaire lui-même (et notamment l’imaginaire SF) n’existe pas… Noualem Sansal, auteur algérien dans la liste des nominés au Goncourt cette année, a écrit un livre d’anticipation SF, présenté comme une fable dans les médias. À ce niveau-là, difficile de se mettre à la recherche de littérature contemporaine de l’imaginaire non occidentale (elle existe en Extrême Orient mais là ce sont souvent les traductions qui font défaut, mais je laisserai volontiers la parole à des spécialistes là-dessus)

En ce qui concerne les littératures de l’imaginaire occidental ou les littératures occidentales, je pense qu’on commence à avoir accès à plus de choix et plus de lectures. Et comme on ne peut se fier aux couvertures et aux pitchs, autant se fier au bouche à oreille (dans le milieu de l’imaginaire, c’est facile : nous ne sommes pas nombreux)

Le puits sans fin de la diversité se trouve déjà, facilement et à portée de main, en littérature jeunesse. Parce que un des buts de la littérature jeunesse et d’ouvrir l’esprit des jeunes lecteurs et des ados, les éditeurs ont laissé la place très tôt à des sujets plus divers que la littérature adulte. Et je ne vois donc pas du tout d’un mauvais œil (comme d’autres cités au début de cet article) la montée de la littérature YA, si elle permet à des auteur.e.s et des sujets déconstruits (entièrement ou en partie) d’avoir une place dans nos bibliothèques.

Et ce sont ces auteur.es qui nous prouvent à nous, autres auteur.es, que continuer à créer tout en poursuivant sa déconstruction est tout à fait possible.

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Oui c’est possible !

Je m’arrêterai là pour cette réflexion parce que je ne suis pas sociologue et que je risque de me répéter.

J’ai par contre quelques adresses et lectures à partager (je suis une toute petite lectrice, la liste ne sera donc pas longue, mais je pourrai la rallonger au fur et à mesure du temps)

En fiction de l’imaginaire :

Planète à Louer, Yoss.

D’Or et d’Émeraude, Éric Holstein.

Demain, une oasis, Ayerdhal.

Chien du Heaume, Justine Niogret (que je n’ai pas lu mais dont je connais l’impact chez ses lecteurs et lectrices)

L, anthologie dirigée par Charlotte Bousquet.

En fiction jeunesse :

Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, Benjamin Alire Saenz.

Si j’étais un rêve, Charlotte Bousquet.

Maisons d’édition à surveiller :

La Ville Brûle

Sites à découvrir :

We Need Diverse Books http://weneeddiversebooks.org/

Et sur la question de l’humour (dont je n’ai pas eu le temps de parler ici) :

http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html?m=1 (L’auteur développe le sujet sur plusieurs articles)

Et les humoristes a priori non oppressifs et plus ou moins médiatisés (je ne connais pas assez les chaînes youtube pour vous parler de ceux-là) :

Alexandre Astier

Océane Rosemarie

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Ecrire le genre 4 : Les “Vieilles”

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vieilles

Titre légèrement provocateur s’il en est, mais après tout, il n’est pas vraiment de moi. Il y a eu pendant longtemps plus ou moins trois sortes de vieilles dans la culture populaire : la détective/retraitée pour feuilletons de « ménagère de moins de quarante ans » et « retraité.e.s » (Arabesque), la vieille folle du voisinage (Desperate Housewives) et la carriériste méchante et aigrie (façon Reine de Blanche Neige et le Diable s’habille en Prada)

La « vieillesse » n’est pas glamour du tout, et assez d’actrices ont témoigné de l’absence de rôles pour les femmes de plus de quarante ans pour qu’on s’en rende bien compte.

Les trois exemples cités, bien qu’ils puissent être plein d’humour et offrir de beaux personnages de femme (sauf celle de la voisine aigrie que je déteste personnellement mais cela reste subjectif), restent essentiellement caricaturaux.

Quand on dépasse l’âge fatidique des quarante ans, et, pire, quand on dépasse l’âge d’être mère pour devenir (ou non) grand-mère, ou, cauchemar des cauchemars, quand on n’a ni enfant ni petits enfants, quel personnage reste-t-il ?

Quasiment rien parce que nous vivons encore dans un milieu culturel où l’histoire principale de la Fâme est d’être l’objet ou le sujet d’une romance, ou de se camper à son rôle de mère. Et même si ces romances peuvent être détournées, même si ces rôles de mère ont évolué, l’éventail des femmes d’un certain âge reste plutôt limité.

Ceci dit, depuis quelques années, d’autres personnages sont arrivés, occupant des rôles non plus de papier peint, mais d’importance dans certaines séries télévisées. Et cela devrait vraiment servir de leçons au cinéma d’ailleurs.

Nous avons des femmes, de plus de quarante ans, célibataires ou sans mari connu (divorcées peut-être), sans enfant ou sans enfant connu, et sans romance (ou du moins pour lesquelles la romance n’est pas un nœud de l’intrigue)

De ce schéma inhabituel (pour une femme), ressorte des figures dépourvues de l’aigreur ou de la méchanceté des caricatures, mais qui se construisent au fil de leur passé, de leur caractère particulier, et des situations de l’intrigue.

Les rôles de Laura Roslin (Battlestar Galactica), Bedelia Du Maurier (Hannibal) ou Diane Lockhardt (The Good Wife) auraient pu être tenu par des hommes sans que cela influe les intrigues principales : Laura se serait toujours battue contre la politique militariste d’Adama tout en apprenant son rôle de Présidente de l’humanité, même si elle avait été un homme ; l’histoire sentimentale qu’elle a avec Adama par la suite se construit sur cette opposition première et sur un respect qui se développe au fur et à mesure des saisons, pas (uniquement) sur une attirance mutuelle.

Dans Hannibal, le rôle de Gillian Anderson dans Hannibal comprend encore moins de « féminisation ». Certes, le personnage de Bedelia représente une froide rigidité et fragilité que le physique d’Anderson retranscrit extrêmement bien ; et on pourrait arguer que la relation de domination et soumission, quasi sexuelle, qu’elle entretient avec Hannibal verse dans une figure assez banale d’une relation homme/femme, dominant/dominé. Mais les auteurs ayant déjà démontré à de multiples occasions que cette sexualisation est aussi présente dans la relation entre Hannibal et Will Graham (de l’aveu même de Bryan Fuller), le sexe de Bedelia devient donc complètement secondaire, d’autant que son rôle se limite à cette relation avec Hannibal, et qu’elle reste complètement neutre avec les autres personnages qu’elle est amenée à rencontrer.

Le personnage de Diane Lockhardt, dans un situation plus réaliste (pas de science-fiction ici, et pas de jeux de psychopathes), découle des personnages du genre des carriéristes. Mais en la dépouillant de tout jugement subjectif et négatif. Diane a l’air divorcé, sans enfant ou du moins les enfants ne sont plus là, a une vie sentimentale libérée et sans avoir à en rendre compte à personne, revendique ses positions féministes et un peu de gauche (pas trop quand même mais on est dans une série judiciaire américaine après tout) sans s’excuser non plus, maintient son cabinet d’une main de fer et ne se laissera marcher sur les pieds par personne. Tout en n’étant jamais antipathique. Parce que les auteurs là aussi revendique le naturel total de sa position : elle ne trahit pas la Femme en étant carriériste et en occupant un « rôle d’homme », bien au contraire : elle l’élève.

L’âge de ces trois personnages (et de quelques autres) joue aussi, je pense, dans la façon dont on peut les voir et les construire. Nous sommes obligé de passer outre la jeunesse, les têtes brûlées (figures adorées des héroïnes actuelles), la figure de « la jeune fille sortie de son Université » ou de « la jeune femme qui va tout obtenir, tout de suite ». Ces femmes ont du vécu, et on ne peut pas les créer sans penser méticuleusement à leur passé, à ce qu’elles ont pu vivre avant, pour en arriver là, même si au bout du compte les histoires dans lesquelles elles apparaissent ne nous apprennent pas forcément grand chose de ce point de vue là.

En conclusion, vive les Vieilles !

Review internet : la Diversité en littérature

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C’est un chouette blog d’auteure dont je vous parle aujourd’hui, tenue par une chouette personne, Cindy Van Wilder, qui a donné naissance à la chouette trilogie Outrepasseurs.
Cindy est une (très) grande lectrice de young adult, et c’est grâce à elle que j’ai découvert, entre autre, le roman “Menteuse” dont je vous parlerai dans quelques temps.
Et ce soir elle a publié un article sur la Diversité en littérature, de son expérience d’auteure, de lectrice, et d’ex-jeune fille qui “ne rentrait pas dans les cases”. Une réflexion à lire et à relire, et c’est ici.

Ecrire le genre 3 : Yoko Tsuno

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Je suis née à la fin des années 70, époque sur laquelle je me retourne avec une vraie mélancolie quand j’ouvre mes livres d’enfants. Les garçons y ont les cheveux longs et les filles y portent des salopettes ; les deux héros des enfants s’appellent Claude (Club des Cinq) et Fantômette ; les Playmobile et les Légos n’existent pas en version filles et version garçons.

Culturellement je pense qu’il était plus aisé de grandir à cette période-là qu’aujourd’hui, du moins dans mon milieu. Car jusqu’à l’adolescence, j’ai été confrontée à des figures d’héroïnes qui ne se définissaient pas comme femmes mais comme héros (personnage actif non ou peu sexué)

Yoko Tsuno est sans doute le personnage le plus évident de cette galerie de femmes actives, intelligentes et… scientifiques.

Bien qu’ayant toujours eu un esprit plus littéraire que scientifique, la première chose qui m’a interpellée, en plus de ses vêtements pratiques et « peu sexy », c’était sa profession : électronicienne (ingénieure en électronique) Bref, une geek.

Yoko Tsuno, la série, est une série féministe : créée pour être un second rôle dans un duo de héros (Vic Vidéo et Pol Pitron), Yoko est devenue le chef de bande et celle sur laquelle reposent toutes les histoires. Sa profession la distingue déjà d’autres héroïnes et personnages féminins de la bande-dessinée (mères au foyer, hôtesses de l’air, etc) Mais son environnement est également féministe (et féminin) Celles qui m’ont le plus marquée sont Eva Schulz, biologiste qui tient sa grande tante, âgée de quatre ans, en survie après que l’enfant ait été touchée par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale ; et Monya, jeune fille (non blanche) venue du futur au moyen d’une machine à voyager dans le temps. Sans compter bien entendu l’extra-terrestre Khâny.

Scientifiques, chercheurs, artistes, et toujours indépendantes, intelligentes et à pied d’égalité avec les hommes, les personnages de Leloup, créateur de la série, sont des figures magistrales de la littérature féministe : égales des hommes.

Autre point intéressant chez Yoko Tsuno, l’absence de romance, malgré les élans de tendresse entre Yoko et Vic. Leloup y voit un respect du lecteur amoureux de son héroïne, mais aussi un respect de la lectrice, qui représente plus de la moitié du lectorat de Yoko Tsuno, et qui aime à n’en pas douter vivre des aventures sans s’accrocher constamment à l’idée de romance.

Revenons à nos années 2010. Le XXIème siècle, quarante ans après la naissance de Yoko Tsuno.

Existe-t-il encore des femmes qui existent en tant que femmes et non en tant que « représentation féminine de la geek » ? Je ne sais pas. J’ai cependant l’impression, peut-être fausse, qu’elle subit les mêmes tares que son collègue masculin : soit elle n’est pas conforme à la société (c’est une tête, elle porte des lunettes et est incompréhensible pour son entourage), soit elle est asociale et sociopathe (voir Lisbeth Salander) Dans les séries pulp, livres et films, elle est réduite au pot de fleur, le genre de scientifique à lunettes qui devient hyper sexy quand elle les enlève (les lunettes) Pire, elle peut devenir complètement crétine dès qu’un homme approche, et elle est toujours pulpeuse (les scientifiques femmes moches existent encore moins que les scientifiques femmes belles) Oui cela arrive même dans des livres de SF sortis l’année dernière…

Bref voici la femme scientifique et aventureuse réduite, souvent à son corps défendant (voir les commentaires qu’on peut voir sur, par exemple, Lara Croft, dans certains milieux du web), à un corps plus qu’à un intellect.

Alors que plusieurs mouvements souhaitent, dans la réalité et notamment à l’école, qu’on sorte les femmes de l’invisibilité historique dans laquelle elles sont maintenues (on connaît Gagarine mais pas Valentina Kerechkova, première astronaute femme soviétique ; on connaît Pasteur mais pas Marthe Gautier, qui a découvert la trisomie 21, etc, etc, etc), on compte les cerveaux féminins fictif sur les doigts d’une main, et elles ont rarement le premier rôle.

Le personnage de la scientifique femme subit la double caricature du personnage féminin et du personnage scientifique. Pourtant plusieurs héroïnes très réussies, parce qu’elles représentent un individu à part entière, ont égrainé la culture populaire depuis les années 80 : Dana Scully, agent du FBI et médecin (X-Files), Elisabeth Corday, chirurgien (ER – Urgences), Ellie Slater, paléobiologiste (Jurassic Park), jusqu’à Cosima Niehaus et Delphine Cormier dans la récente série Orphan Black. Sans oublier leur grand-mère à tous, Uhura, ingénieure en communication dans la première série de Star Trek (elle fait un peu plus pot de fleur dans la nouvelle franchise par contre ce qui est bien dommage)

Donc nous avons une série de femmes hyper compétentes, qui ne se définissent pas par leur degré de sexytude ni par leur relation aux hommes (certes il y a de la tension sexuelle notamment dans X-Files mais complètement absente dans les premières et meilleures saisons), mais par ce que leur cerveau et leur capacité à agir peut apporter à l’action (je sais que dans le cas de Urgences, Corday était surtout là pour le soap opera, mais avant son arrivée le casting des chirurgiens étaient exclusivement masculins, ce qui a un peu changé par la suite si mes souvenirs sont exacts)

Revenons à Yoko Tsuno et à l’impact qu’un tel personnage a pu avoir et peut encore avoir sur les jeunes lectrices. Elle reste une exception dans le milieu de la bande-dessinée franco-belge, et elle apporte une vision non sexiste (et aussi non raciste) d’un personnage féminin dans un rôle typiquement masculin (la tête scientifique qui agit, une espèce d’Indiana Jones des hautes technologies)

Profondément indépendante, toujours célibataires, pacifiste, ouverte aux autres, sachant se battre, têtue, mais aussi sensible, dévouée et maternelle, sans plonger jamais dans la caricature.

Je pense que, malgré son âge, Yoko Tsuno reste encore un magnifique exemple de ce qu’est une geek (je déteste le terme geekette) qui ne se limite pas à en être une.

Note : je ne traite pas ici des livres de science-fiction, il est fort probable que de nombreux personnages de scientifiques femmes y apparaissent, mais je ne les connais pas N’hésitez pas à m’en donner des références. De plus, je n’y traite pas du jeu video. Si tout se passe bien, cela viendra dans un prochain article.

qu’est-ce qu’écrire une femme ? – Témoignage : Mélanie Fazi

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Écrire sur la question de la création de personnages féminins me pose une colle : je ne crois pas y avoir déjà vraiment réfléchi. Pour moi qui ai toujours fonctionné à l’instinct dans l’écriture, un personnage est ou il n’est pas. Il a une voix, un nom, un visage, une personnalité, une façon de s’habiller. Il se trouve être homme ou femme, mais là n’est pas la question, pas au moment où il m’apparaît en tout cas. J’ai toujours eu, cela dit, une plus grande facilité à créer des personnages féminins. Ça me semblait une évidence, jusqu’à ce que je découvre que ça ne l’était pas pour tout le monde. Après tout, je sais d’expérience ce que c’est d’être une femme – pas toutes les femmes, certainement pas, il y autant de femmes différentes, d’histoires et de personnalités, qu’il y a d’individus de sexe féminin, et il serait illusoire de vouloir les réduire à une poignée de traits communs. Mais je sais ce que c’est de naître et de grandir dans un corps de femme, avec ce que ça implique en termes de biologie comme de place dans la société. Écrire un personnage d’homme me demande de ce point de vue un effort d’imagination plus grand. Même si, encore une fois, la question ne se pose pas en cours d’écriture : un personnage naît, il est homme ou femme, il me parle, je l’écoute, j’écris son histoire.

Et pourtant, malgré le côté purement instinctif du processus, il m’est arrivé de me demander ensuite comment tel personnage serait reçu. Il y a parfois une attente insidieuse, une pression extérieure qu’on finit par intérioriser, à plus forte raison lorsqu’on est une femme écrivant sur des femmes. Une petite voix qui dit : « On va me reprocher ce personnage, ce n’est pas une femme forte, pas une femme admirable et combative. » Comme si c’était une trahison d’envisager un personnage sous l’angle de ses failles et faiblesses à partir du moment où il est féminin. Et puis je me rappelle qu’un personnage n’est pas un message ou un modèle : quand je le crée, je ne dis pas qu’il doit être, je dis simplement qu’il est. Et ce que m’apprend l’expérience, c’est qu’un personnage qu’on dévoile avec la trouille au ventre parce qu’il ressemble si peu à ce que devrait être une femme forte est souvent celui qui trouvera l’écho le plus fort chez les lecteurs. Pour moi, un personnage fort n’est pas seulement celui qui empoigne son destin à deux mains ; un personnage fort, c’est un personnage vrai.

Créer des héroïnes fortes est à double tranchant. Il faut des modèles, bien sûr. Il faut des personnages qui marquent les esprits, qui s’emparent des clichés pour leur tordre le cou, il faut des combattantes à cent lieues des demoiselles en détresse et autres princesses passives attendant leur prince charmant. Il y a encore un travail considérable à accomplir en la matière. Mais ne focaliser que sur cet aspect, comme une sorte de mission universelle, peut causer un tort énorme. Le revers du héros ou de l’héroïne, c’est le sentiment d’inadéquation qu’ils peuvent renforcer chez les lecteurs qui ne s’y reconnaîtront pas. Le héros, c’est ce rôle qu’il faut tenir en société en crevant de trouille que les autres découvrent qu’on n’y est pas conforme – sans se douter que le voisin, derrière son masque bravache, crève de la même trouille d’être percé à jour.

Je repense souvent à une rencontre avec une lectrice dont les commentaires m’avaient particulièrement touchée. Elle me disait que j’avais mis des mots sur des choses qu’elle avait toujours cru être la seule à ressentir. Elle citait une de mes nouvelles en particulier, « Le train de nuit ». Raphaëlle, la narratrice du texte, est tout sauf l’idée qu’on se fait d’une femme forte. Elle a une faute très lourde sur la conscience ; elle réagit par la fuite. C’est un personnage qu’on peut trouver agaçant par sa passivité, même si elle évolue un peu au fil du texte. Mais c’est justement de ça que parle « Le train de nuit » : cette envie qu’on a parfois de tout lâcher, de mettre sa vie sur pause et de laisser le monde continuer sans nous. Pas une pulsion suicidaire à proprement parler, mais l’envie d’abdiquer toute responsabilité. Le genre de choses qu’on vit parfois sans oser en parler, parce qu’il faut donner le change, montrer un visage fort, ne pas se laisser aller à ces choses-là.

Pour moi, il est d’autant plus important qu’elles soient écrites. Ne serait-ce que pour ce qu’un lecteur, un jour, se sente moins seul de les avoir vécues. Et c’est pour moi un message tout aussi essentiel que de montrer des personnages de battants : on a le droit d’être faible, d’être faillible, on l’a tous été. Ce n’est pas mal de le vivre. Ce n’est pas plus mal de le dire. Il y a des choses qui ne sont pas admirables mais qui doivent être écrites. S’interdire de les incarner dans un personnage féminin, sous prétexte que l’on n’envoie pas le bon message, me semble au mieux idiot, au pire dangereux. Tout autant qu’il le serait de croire que toutes les femmes sont taillées sur le même modèle, et qu’un personnage féminin doit répondre à une liste de critères universels.

Mes personnages naissent de la partie de moi qui n’est pas conforme, qui est toujours un peu de travers, jamais tout à fait à sa place. La partie qu’on cherche à cacher en société, en oubliant que chaque individu est un peu de travers à sa façon. Les personnages tordus, les discrets, les silencieux, les faillibles, m’ont toujours parlé davantage que les figures de héros tonitruants. Partant de là, la notion même de héros archétypal m’est étrangère en termes de création. Pour moi, on ne devrait pas créer un personnage avec de grandes intentions et de grands sentiments ; pour lui donner vie dans l’esprit du lecteur, il faut le créer avec ses tripes. Sans craindre (et c’est parfois le plus dur) de dévoiler au passage les zones d’ombre qu’on fait tant d’efforts pour masquer au quotidien. Dans ce sens-là aussi, il faut parfois oser donner l’exemple. Il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas.

Alors oui, c’est important de créer des personnages de combattantes exemplaires, mais je laisse à d’autres plus doués pour ça le soin de s’en charger. Je trouve tout aussi important de rappeler cet autre message : on n’est pas toujours obligée d’être une héroïne, et ce n’est pas grave. Ça s’appelle être humain, tout simplement. Et c’est aussi en regardant ces choses-là en face, plutôt qu’en les fuyant, qu’on apprend à se dépasser.

Mélanie Fazi est auteure de l’imaginaire et traductrice, ainsi que photographe à ses heures. Elle a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Serpentine, paru en 2004 à l’Oxymore, puis réédité chez Bragelonne et Folio SF.  Vous pouvez la retrouver sur son blog.

 

Ecrire le genre 2 : Ellen Ripley, Alien.

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Après avoir décrit un personnage ultra féminin (et féministe), intéressons-nous au héros agenré ou dégenré. Soit un héros qui pourrait être un homme ou une femme ou aucun des deux, sans que cela ait une quelconque conséquence sur l’intrigue de l’histoire.

Il s’agit d’une figure assez intéressante à étudier car elle permet de réduire le plus petit dénominateur commun du héros à quelques caractéristiques qui n’ont que peu de choses à voir avec le genre. On ne devrait pas avoir à expliquer cette sorte de héros dans un article sur la déconstruction du genre justement grâce à cette définition là. Mais il le faut.

Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, quand on réduit le héros à une figure minimaliste (un individu qui vit des choses extraordinaires tout en étant complètement ordinaire), on choisit, de façon quasi automatique, un héros masculin.

L’homme – blanc, hétérosexuel – est choisi par défaut, de toute façon. Sous prétexte qu’il serait plus facile à écrire – dans le milieu du jeu vidéo, sous prétexte qu’il serait plus facile à animer. Avec une logique pareille, appliquée dans les années 70/80, le personnage d’Ellen Ripley n’aurait jamais vu le jour.

Ellen_Ripley

On peut me dire que j’exagère. Et je pense sincèrement que parmi les nouveaux auteurs, ceux qui publient depuis une dizaine d’années voire un peu plus, cette reconsidération du héros forcément masculin avance. Pourtant, en discutant de ce sujet autour de moi et sur internet, je me suis déjà vue répondre que si un rôle peut être tenu indifféremment par un homme ou par une femme, à quoi bon utiliser une femme.

Je ne sais pas ce qui a poussé la jeune fille qui m’a fait cette réponse à considérer le héros féminin comme un pis-aller ou un second choix. Peut-être n’est-ce pas le cas. Peut-être préfère-t-elle effectivement écrire avec des héros masculins. Mais peut-être, aussi, a-t-elle si bien intégré la discrimination qui court dans notre société, qui hypersexualise tout, que pour elle, écrire un héros féminin serait soit un geste politique – il ne s’agirait plus d’un roman mais d’un roman féminin ou sur une femme ou, pire, féministe – soit un geste de « faute de mieux » – la femme est moins intéressante à écrire que l’homme.

Un peu éloigné de cet avis assez catégorique, j’ai pu aussi constater que d’autres auteurs, hommes et femmes, avaient du mal à écrire un personnage à partir du moment où il était féminin. Parce qu’il y aurait des caractéristiques strictement féminines qu’on devrait écrire à chaque fois qu’on parle d’une femme. Le fait de présenter une héroïne comme étant au choix : sexy, naïve, romantique, gentille, trop soumise, pas assez soumise, révoltée, toujours en attente de validation masculine, parfaite, trop imparfaite, etc. Bref, le fait de présenter une héroïne qui corresponde en tout point aux diktats paradoxaux de la société et de la publicité pousse, inconsciemment ou non, les auteurs à ne pas les écrire du tout ; Soit parce qu’on ne veut pas – je ne veux pas d’une Mary-Sue dans mon livre, et c’est une position tout à fait défendable – soit parce qu’on ne sait pas – je ne sais pas comment faire pour que mon héroïne ne soit pas insupportable.

Dans notre société, les féministes arrivent à distinguer de plus en plus et de mieux en mieux ces conflits qui poussent les femmes à digérer des ordres complètement paradoxaux : il faut être belle mais naturelle, il ne faut pas « faire pute » mais ne pas être frigide non plus ; il faut être intelligente, mais pas trop ; il faut tenir son rôle de femme soumise mais sans être une victime ; il faut savoir défendre sa position féministe mais sans parler pour ne pas mettre les gens en colère – cette dernière vous paraît peut-être encore plus ridicule que les autres, mais je vous invite à chercher manplaining et nice guy sur internet pour vous en faire une petite idée.

Donc nous vivons dans un monde médiatique, culturel et publicitaire qui nous rend schizophrène. Nous arrivons à vivre dans un tel monde, en femmes modernes et ouvertes d’esprit, mais comme les modèles que nous avons sont ceux-là même que nous rejetons, il faut nous en créer d’autres.

Et là, ça devient encore plus compliqué.

Comme on nous ordonne tout et son contraire, à partir du moment où l’on crée une héroïne forte, indépendante et romantique, on – nous les auteurs – en vient à penser qu’elle est trop parfaite, qu’elle ne devrait pas être romantique parce que le romantisme c’est la soumission, qu’elle est peut-être un peu trop forte alors qu’elle ne le devrait pas, mais personne n’aime une héroïne faiblarde, etc etc.

On s’en arrache les cheveux.

J’en reviens à notre héros dégenré ; j’en reviens à Ellen Ripley.

Ellen Ripley a un parcours très original avec la trilogie Alien – le 4ème épisode n’existe pas pour moi, désolée.

Dans le premier épisode, elle prend ce rôle de héros sans sexe. L’équipage du Nostromo est mixte, et tous sont techniciens, avec des grades divers. La différenciation est sociale : les officiers gagnent plus d’argent que les mécaniciens. Cette différenciation de richesse les placent aussi eux, ensemble, par rapport à la compagnie.

La différenciation corporelle s’enclenche deux fois dans le film : d’abord avec le monstre, le corps étranger, puis avec le droïde.

Il n’y a pas de différenciation sexuelle, à aucun moment du film. On peut émettre deux objections : les sentiments forts qu’un des personnages femmes éprouve pour le chef de l’expédition, et le viol de Ripley. Mais même ces deux points de l’intrigue ne reposent pas sur une vision sexuée et hétérosexuelle de l’intrigue : on ne va jamais plus loin qu’une démonstration d’amitié – vivre dans un huis clos pendant des mois renforce le côté très démonstratif de la tristesse du personnage – et le viol de Ripley est un viol asexué : Ash simule une fellation, viol qui ne s’embarrasse pas du sexe de la victime. Si Ripley avait été un homme, Ash aurait pu utiliser la même méthode.

Le fait que Ripley soit une femme ne joue en rien sur l’intrigue du film. Sa seule et unique féminité permet au réalisateur de faire profiter les spectateurs de son physique en petite culotte, à la fin du film, mais même ici, cette nudité partielle témoigne bien plus de la fragilité du personnage (elle se rhabille d’une tenue d’astronaute pour se protéger ensuite) que d’un simple eye candy. Dans ce passage-là, Ripley n’est pas en situation de faiblesse parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est nue, cette nudité, quoiqu’esthétiquement plaisante, n’étant pas sexuelle/sexuée.

A partir du moment où Ripley s’est construite sur un schéma non sexuée (elle n’est pas « victime » d’envie, elle n’a pas à être protégée parce que femme, elle ne joue qu’en tant que membre quelconque d’un équipage quelconque), son personnage prend une dimension que peu d’autres héroïnes féminines ont pu atteindre jusqu’alors ou depuis.

Elle a permis aux réalisateurs suivants de la transformer comme bon leur semblait sans jamais recourir aux schémas de l’héroïne en attente de son héros ou en attente d’une situation romantique.

Aliens explore son côté maternel, mis en avant par le fait qu’elle ne reverra jamais sa propre fille. Et elle ne demande pas d’aide pour sauver Newt. Elle prend sa décision et elle y va. Et dans sa relation avec le caporal Hicks, elle ne se trouve pas non plus en situation de demande. Ils se draguent à pied d’égalité, voir même dans une situation inverse que la grande majorité des romances : c’est Hicks qui est en situation de demande et d’admiration, pas le contraire.

Dans Alien 3, Ripley ne se laisse pas être influencée par la discrimination misogyne dont elle est la victime. D’ailleurs elle n’est pas une victime du tout. Là aussi, elle est son unique personne, sans se soumettre au diktat d’une société qui ne l’accepte pas. Ce qui est assez plaisant, c’est que le réalisateur le plus sexiste du trio a accouché, sans mauvais jeu de mot, de l’épisode sans doute le plus féministe du point de vue de Ripley.

Trois épisodes, trois façons de voir et de construire un personnage féminin hors des sentiers battus et rebattus de la faiblesse, du romantisme et de la soumission.

Et tout cela parce que, à la base, Ripley était un personnage agenré (du moins de mon point de vue).

Je pense, en tant qu’auteur, que si on veut écrire un bon personnage féminin, il est plus simple de partir de ce genre de fondement : construire son personnage sans faire attention à son genre. Une fois que cette héroïne est solide, qu’elle s’est construite dans sa propre mythologie comme un individu à part entière sans jamais être vue par le prisme de l’homme (on va plutôt compter son parcours familial que le nombre de ses relations sentimentale, plutôt les jobs qu’elle a fait que sa marque de chaussures préférées, plutôt la façon dont elle parle que celle dont elle s’habille, etc) alors on peut partir dans tous les sens : écrire un thriller, un space opera et même… une romance.

Cela devient plus facile parce que l’héroïne ne se définit plus par ces ordres paradoxaux dont nous parlions plus tôt. Elle se définit pour elle-même, dans sa totalité.

Et voici ce qu’est le féminisme.

(Je pense bien entendu que cela fonctionne également pour les personnages de couleurs ou les personnages non hétérosexuels)

Ecrire le genre 1 : Sansa Stark, Game of Thrones

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Cet article sera le début d’une série de réflexions sur la création et sur la place des « minorités sexuelles et ethniques » dans la création (je mets le mot « minorité » entre guillemets puisqu’il s’agit quand même d’environ 70 à 90% de la population mondiale)

Comment tu t’habilles se concentre essentiellement sur les minorités sexuelles, mais je pense que la question ethnique arrivera à un moment ou à un autre.

Je suis auteure moi-même, je suis également lectrice et je visionne beaucoup de séries télévisées et de films, bien que moins qu’il y a quelques années. Déconstruire et réfléchir sur les processus d’écriture et de création de personnages me paraît être un questionnement logique et qui a tout à fait sa place sur ce blog.

Je vais commencer en prenant peut-être un peu le contre pied des réflexions qui amènent à la déconstruction des genres en art. Je vais prendre l’exemple d’un auteur blanc, un homme hétérosexuel et représentant de la culture patriarcale, dans un des genres les plus machistes qui puisse exister, celui de la fantasy. Et comme personnage, j’ai choisi une princesse, riche, hétérosexuelle, jolie et naïve.

Et je vais soutenir ce personnage parce que c’est en partant des clichés qu’on peut, je le pense, le mieux les subvertir.

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Sansa Stark, de la série littéraire et télévisée Le Trône de Fer (A song of Ice and Fire ; Game of Thrones), écrite par G.R.R. Martin, est un personnage volontiers haïs par tout le monde : elle n’a pas la sensualité faussement innocente, genre lolita, de Daenerys pour les lecteurs hommes, et elle n’a pas le côté indépendant et violent d’Arya pour les lectrices (et lecteurs) féministes1. A l’autre bout du spectre des personnages de la série, il y a Brienne de Tarth, qui ne subit pas un sort vraiment plus enviable que Sansa d’ailleurs : pas assez jolie pour les hommes, trop soit disant caricaturale pour certaines féministes. Mais j’en parlerai peut-être dans un autre article.

Sansa Stark est une jeune fille de 13/14 ans, seconde enfant de la famille Stark. Son frère aîné, Robb, est destiné à succéder à son père, et elle à épouser l’héritier ou le dirigeant d’un territoire voisin. Bien entendu, le mieux pour elle serait d’épouser le roi ou l’héritier du roi, mais elle-même se verrait bien vivre une belle histoire d’amour charmant avec un preux chevalier. Ce sont les histoires qu’on lui a racontées et auxquelles elle croit.

Et tous les jours elle voit sa mère aimer son père, alors qu’il s’agissait d’un mariage politique. Si ses parents vivent un bel et grand amour tout en obéissant strictement aux lois et à la tradition, pourquoi pas elle ? Sansa n’a pas besoin de liberté et de révolte pour pouvoir être heureuse.

Elle aime broder, elle aime faire plaisir et grandit dans un monde froid et dur (Winterfell n’est pas un pays très hospitalier) où elle représente et recherche la douceur, la chaleur, la beauté.

Arya, sa jeune sœur, n’est pas ainsi, mais Arya n’est pas considérée comme une princesse : elle vient bien après dans la famille (quatrième enfant), on en attend un peu moins d’elle. De plus elle ressemble physiquement à son père, et on peut en déduire à sa tante, que son père adorait et qu’il a perdu. Arya bénéficie des largesses de son père alors que Sansa veut plaire à sa mère, bien plus à cheval sur ce qui doit être fait pour être acceptable et juste (son influence sur Robb en témoigne)

Arya grandit donc dans une saine concurrence non pas avec des récits de princesses et des « femmes de la ville » que Sansa admire sans les connaître, mais avec son frère Brann. Elle se nourrit des amitiés de ses frères et compagnons, notamment Jon. Elle ne part pas sur le même terreau que Sansa, même si les deux filles sont issues de la même famille.

Ce n’est ni la faute de Sansa, ni celle d’Arya ; c’est une question de caractères, de chances, de relations aux autres. Toute personne qui a vécu dans une fratrie sait que certes, frères et sœurs peuvent être très semblables, mais ils peuvent être aussi le jour et la nuit.

A partir de là, on ne peut reprocher à Sansa de ne pas faire les mêmes choix qu’Arya, et vice versa. Elles ne représentent absolument pas le même personnage, et l’une n’est pas plus à louer que l’autre à haïr pour ce qu’elles sont et les choix qu’elles font.

Voici donc le schéma de départ : une jeune fille qui n’est jamais sortie de sa campagne et à laquelle on promet tout ce dont elle a toujours rêvé, soit un prince, un palais, de jolies robes et la place qui doit être celle d’une femme dans ce monde (place à laquelle toutes les femmes se soumettent, Arya et Brienne étant des exceptions, Ygritte n’appartenant pas à cette société)

Sansa obéit à la culture dans laquelle elle a été élevée : elle « tombe amoureuse » du prince Joffrey, elle nourrit des fantasmes romantiques pour le chevalier Loras, elle se comporte en parfaite future belle-fille de Cersei. Et comme elle ne connaît ni Cersei (et sa soif de pouvoir et de vengeance) ni les règles implicites de la cour, elle se trompe.

Mettre la mort de Ned Stark sur les épaules de Sansa, beaucoup de lecteurs le font sans ciller, ajoutant encore plus à la haine qu’ils ont pour le personnage. Mais je suis intimement convaincue que cette mort a eu un tel impact sur Sansa qu’elle a entraîné un long processus d’invisibilisation et de culpabilité.

C’est la seconde fois qu’une parole de Sansa lui coûte, mais la première fois, elle pouvait mettre la mort de Lady, son loup, sur sa sœur. Ici, elle est seule coupable (ou du moins on le lui fait croire) et elle le sait.

Là Sansa ne va plus jamais prendre la parole en croyant ce qu’elle dit. Elle a appris violemment à quel point croire à ce que l’on dit peut porter à conséquence. Chacune de ses réponses ensuite va être faite soit pour plaire à son interlocuteur, soit pour se retirer un peu plus et n’être plus qu’un fantôme.

Et c’est une réaction de survie extrêmement intelligente, même si elle est, au départ, instinctive. Après son loup et son père (puis ses frères, sa mère, et tous ceux qu’elle connaissait et aimait), elle sait qu’une prochaine parole mal reçue pourrait lui valoir la vie. Alors elle subit : les menaces de viols, les agressions sexuelles, les violences physiques et morales, le mariage forcé.

Elle reste soumise tant et si bien que tout le monde pense qu’elle n’est plus qu’une ombre dont on peut se servir comme on le souhaite. Rares sont les personnes qui voient plus loin que ça : Tyrion le voit, ainsi que les Tyrrel. Tyrion l’admire de loin sans jamais l’aider ; les Tyrrel se servent de ce savoir pour la manipuler encore un peu plus. On peut espérer que Littlefinger, qui lui ne le voit pas, ou pense pouvoir encore plus l’effacer, à son profit, en lui ôtant son nom, s’en mordra les doigts un jour ou l’autre.

Mais la résilience de Sansa est longue, très longue, sans cesse ralentie par les événements qu’elle subit.

Il est compliqué d’aimer un personnage qui n’a pas de prise sur son destin. Néanmoins il faut bien se souvenir que le plus grand exploit de Sansa est celui d’avoir survécu. Arya n’aurait pu le faire si elle était resté au palais ; le fait qu’elle ait fuit lui a sauvé la vie. Sansa n’aurait pas survécu en fuyant, mais elle a déployé un courage extraordinaire à survivre au milieu des lions.

Créer une femme forte ne veut pas dire créer une femme qui combat dans le sens guerrier du terme. On peut mettre une épée dans les mains d’un personnage féminin, mais si celui-ci n’a pas été éduqué pour combattre, cela sera ridicule : Arya concurrence Brann, Brienne utilise les armes pour ridiculiser son père et ses « fiancés », Asha remplace un fils qui est absent depuis des années. Elles vivent dans les armes depuis l’enfance.

Les femmes qui combattent le font par procuration : Daenerys soulève des armées, elle apprend la politique quand son nom lui-même ne suffit plus, et elle se trompe ; Kate fait de même, d’abord par l’intermédiaire de son fils Rob, puis par l’intermédiaire de la mort.

Les femmes qui « restent à leur place » utilisent leur corps pour soumettre les hommes et jouent de la politique avec le mensonge, les cadeaux, le poison. C’est le cas des Tyrrel et c’est le cas de Cersey. C’est le cas aussi de Melisandre qui y rajoute le côté religieux.

Sansa n’a pas été élévée l’épée à la main ; elle ne peut pas (encore) combattre par procuration parce que Winterfel est tombé et que l’armée qui pourrait lui être échue n’existe plus. Et en ce qui concerne son corps, on a vu que son processus de résilience passe par la négation totale de ce corps : elle ne l’offrira pas au Limier, elle acceptera de le refuser à Tyrion, elle se rend invisible pour éviter que Littlefinger ne le veuille surtout pas. Utiliser son corps n’est pas une option acceptable parce qu’on l’a suffisamment menacé et blessé alors qu’elle devenait une femme (on se souvient que ses premières règles pouvaient signifier d’être violée, avec le consentement de tous, par Joffrey)

Alors elle apprend et elle survit, en silence.

C’est déstabilisant parce qu’on est habitué aux héros qui agissent, qui se révoltent dans le bruit et la fureur.

Voilà pourquoi je pense que Sansa est un personnage très important, pour les femmes et filles lectrices, mais aussi pour la déconstruction des genres.

Sansa est une figure de femme traditionnelle construite en considérant toutes les conséquences qu’une telle position peut engendrer. Sansa n’est pas une cruche, c’est une jeune fille qui a appris la survie et la patience.

1. Attention j’utilise ici les termes “certaines féministes” ou “les hommes” faute de mieux. Je ne fais pas de généralisation mais de choses et dires que j’ai pu entendre ou lire, chez certains publics.