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Comment créer quand on est en pleine déconstruction ?

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Cette question s’est posée à moi il y a trois ou quatre ans, quand j’ai commencé à m’intéresser aux processus de racisme, et elle est revenue par l’intermédiaire d’un ami auteur.

La position de lecteur ou spectateur d’objets culturels peut déjà poser des difficultés, la déconstruction sociale (racisme, sexisme, homophobie et psychophobie, entre autres) se présentant comme la succession d’étapes plus ou moins faciles à passer.

anigif_enhanced-25230-1406200742-1 On pense que le lectorat c’est ça, mais en fait non !

La plus compliquée de ces épreuves, de mon expérience personnelle, qui peut varier d’un individu à l’autre, réside dans le fait que des films ou des séries que j’appréciais étant plus jeunes véhiculent des imageries problématiques. Je suis par exemple en train de revoir la série Friends ; je n’ai jamais été une grande fan mais cela reste une référence de ma post-adolescence. Bien que relativement (très relativement au final) progressiste en son temps, Friends véhiculent des clichés sexistes mais fait aussi son beurre de blagues homophobes et transphobes (ainsi que grossophobes) Cette ré-évaluation des objets culturels qui m’ont forgée ou qui ont simplement accompagnée ma vie me semble être une étape importante de cette déconstruction ; cela ne m’empêche pas d’apprécier certaines de ces œuvres (et d’en arriver à détester d’autres)

D’un autre côté, cette nouvelle vision permet également de repérer les œuvres qui étaient, de leur temps, réellement progressistes : voir le traitement des personnages féminins dans Twin Peaks, au hasard, plutôt féministe, y compris de nos jours, à mon avis.

La seconde conséquence de cette déconstruction en tant que lectrice et spectatrice, est un rejet de certains produits culturels actuels, que ce soit dès l’apparition d’un Quatrième de Couverture ou d’un pitch (voire d’une affiche de film) ou au moment de la découverte de l’œuvre en elle-même. La première fois que je l’ai expérimenté, c’était en lisant des livres de science-fiction francophones et anglophones dont le sexisme rendait la lecture impossible (alors qu’on peut très bien faire de la SF « de papa » et du pulp sans être sexiste) Ô le nombre de bouquins sur lesquels je me suis entraînée au « lancer de livre sur le mur de la chambre ».

(Je suis toujours en train de regarder Friends en rédigeant cet article et il y a « encore » une situation homophobe… Je vais finir par les compter)

Voilà à peu près l’étape où toute personne qui s’interroge sur les systèmes oppressifs dans la culture se situe assez vite.

On peut en rester là si l’on reste consommateur.

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Vous-mêmes, votre futur lectorat constitué de plein de personnes qui font partie des minorités dont vous allez parler.
Ça fout la trouille…

Comment continuer quand on est créateur ?

Quand j’ai commencé à écrire, inconsciemment, je choisissais de parler de héros masculins, blancs (plus ou moins hétéro), dans une vision profondément sexiste. Quand je suis entrée dans le monde de la fanfiction, celui-ci était encore extrêmement misogyne : on ne pouvait pas aimer un personnage féminin et on pouvait le « basher » dans nos créations sans se faire critiquer, et le concept de Mary Sue s’appliquait à tout et n’importe quoi. Et quand j’ai commencé à écrire « sérieusement », créer un héros consistait surtout prendre le plus large dénominateur commun, pour des besoins d’identification (donc un garçon blanc et plutôt hétéro)

Mais là, parce que j’étais passée par la fanfiction avant, je me suis dit que finalement, le côté hétéro ne me plaisait pas vraiment. Restait le problème du côté garçon. Il a fallu l’arrivée du YA et de la bit-litt pour que j’ose écrire un personnage féminin. Ce pourquoi j’ai beaucoup de mal à ne pas grincer des dents quand des séries comme Hunger Games ou les œuvres de Patricia Briggs par exemple sont critiquées et rejetées comme étant de la « littérature de filles » (expression entendue comme négative), notamment par d’autres auteurs de livres « sérieux » (où on poutre quand même du vampire et du dragon d’ailleurs, donc merci pour le sérieux hein *ironie inside*)

En écrivant des personnages LGBT et féminins, j’ai trouvé une vraie libération, parce que j’écrivais enfin sur des personnages auxquels je pouvais m’identifier moi, comme lectrice et comme auteure. Ça a été l’étape facile.

Vient l’étape difficile : diversifier son panel d’écriture (personnages, situations, milieux sociaux et géographiques) sans faire preuve soi-même d’oppression. L’oppression ne se situe en effet pas uniquement dans le fait de présenter tel ou tel personnage, tel ou tel pays, telle ou telle culture, sous un mauvais jour, mais de les présenter de façon caricaturale ou fétichiste.

Revenons à mon expérience : mes études ont fortement influencé un de mes romans. J’ai fait des études d’histoire de l’art et j’ai étudié le mouvement orientaliste, qui s’associe à la colonisation, au racisme, au fétichisme et à l’exotisme. Que des domaines non safe et surtout ne pouvant faire l’objet d’une création sans déconstruction.

J’ai corrigé un roman reposant sur cette éducation et cette admiration au moment où j’ai découvert les systèmes oppressifs, ou plutôt au moment où ils ont été révélés sous la couche de culture occidentale que j’avais reçue. J’ai encore du mal à déconstruire ces domaines particuliers, notamment en ce qui concerne l’appropriation culturelle.

http://lechodessorcieres.net/quest-quil-y-a-de-mal-a-faire-de-lappropriation-culturelle-ces-9-reponses-revelent-pourquoi-cest-blessant/

(Un article qui parle du concept de façon sans doute plus claire que moi)

Se pose donc les questions qui se complètent : comment continuer à écrire sans contribuer à la répétition de figures oppressives ? Et comment ne pas contribuer à ces répétitions, diversifier son écriture sans faire preuve soi-même d’oppression ?

Je n’ai aucune solution à proposer à cette problématique.

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Oui moi aussi je freak out, hein…

Le fait de « finalement continuer à écrire sur soi pour ne pas se compliquer la vie » ne me satisfait personnellement pas. D’autant que cet argument est souvent suivi d’un « on ne va pas s’amuser à faire du politiquement correct en écrivant sur des minorités non plus ! » (le monde de la littérature a ses gros boulets oui)

Je pense que la première chose à faire, et qui viendra naturellement si l’auteur.e est en pleine déconstruction, c’est la modestie. C’est d’accepter de faire des erreurs et de se faire corriger et critiquer. Qu’un lecteur, relecteur, bêta-lecteur concerné vous dise que tel ou tel aspect de votre œuvre ne fonctionne pas, ce n’est pas plus blessant que quand on vous dit que la structure narrative est pourrie, ou que les dialogues sont insipides (j’ai testé les deux).

Soyons honnête, les remarques de lecteurs qui touchent au cœur d’un texte sont horribles à recevoir et vous font vous remettre en question : qu’il s’agisse de structure, de dialogues, de construction… ou de traitement des personnages et des situations.

Quand quelqu’un me dit que je suis raciste, ce n’est pas une injure. C’est une façon de m’interroger sur comment j’ai reçu mon éducation et sur comment je peux la dépasser pour devenir quelqu’un de meilleur.

La seconde chose à faire est de ne pas se laisser bloquer.

En intégrant qu’il y a plus que Le héros commun, plus que La situation commune, plus que Le pays commun, se voit offrir à nous une multitude de possibilités, un peu comme si on passait de la trousse de toilette brosse à dent/peigne/mouchoirs au vanity de luxe avec trois shampooings (bio) différent, un brosse en bois, du maquillage équitable et un service de massage offert. C’est. Le. Pied !

Même si vos situations de base (une invasion de zombie, une guerre fratricide (ou soricide… sororicide ?) au milieu des dragons ou un thriller steampunk) restent relativement bateau dans le monde de l’imaginaire, vos personnages et vos milieux ont pris une force et une originalité auxquelles on n’avait pas accès avant. C’est encore plus frappant quand on écrit de la fantasy urbaine ou qu’on évolue dans des situations contemporaines, parce qu’on se retrouve à intégrer des complexités sociales qui n’existent pas pour le personnage de mec blanc hétéro lambda.

Sauf que devant ce vanity (ou cette boîte à outil si vous souhaitez parler en bleu/rose :p), on panique.

Je pense que c’est normal, même si je pense aussi que certains auteurs ne se posent pas la question (et tant mieux pour eux s’ils ont cette facilité).

Personnellement, ce choix m’a complètement bloquée pendant quelques temps.

Et si, en écrivant sur un milieu ou une situation que je ne connais pas, je faisais erreur ? Et si je prolongeais les fétiches racistes et sexistes qui me dégoûtent tellement dans d’autres œuvres ?

Et si, et si, et si…

Le blocage, ce syndrome de la page blanche dont parlent avec beaucoup de légèreté les gens qui n’y ont jamais été confrontés, est l’enfer de l’auteur.e. (Non vraiment)

Ici la volonté politique et militante se confronte avec le besoin intrinsèque de créer.

Ce problème de « ne pas se laisser bloquer » me paraît être le plus compliqué, surtout quand on relit les articles sur l’appropriation culturelle et sur l’hégémonie des oppresseurs sur les sujets concernant les oppressés (des hommes qui parlent du sexisme, des blancs du racisme, des hétéro de l’homophobie, etc)

Je suis une fille bi, comment puis-je créer un personnage d’homme arabophone hétéro (par exemple) ?

Je crois que cette étape passe non seulement pas la modestie dont j’ai parlée plus tôt, mais également pas l’empathie. Nous, générations des années 70 ou 80, avons suffisamment digéré de séries « multiculturelles » caricaturales, avons vu suffisamment de documentaires et de reportages à sensations, avons rencontré sûrement assez de personnes concernées, avons lu assez d’articles, de témoignages, avons assez fait jouer notre empathie et notre expérience de vie pour savoir ce qu’il ne faut surtout pas faire… et donc ce qu’il est possible de faire.

Taystee3Oué, faisons des personnages complexes ! Non limités par leurs “image sociale”

Troisième étape, qui se confond avec les autres (les trois se submergent et s’entrecroisent en fait le plus souvent), c’est… lire. Et lire de la fiction (quand on se déconstruit, on lit beaucoup d’articles ou d’essais)

Cela tombe sous le sens quand on est auteur.e, mais bizarrement on l’oublie quand on se frotte aux sujets de la déconstruction et de la diversification.

A priori, selon moi, un des problèmes provient du fait que les éditeurs ne marquent pas « littérature de la diversité » sur les jaquettes (oui moi j’aime trouver ce que je cherche tout de suite !). Et que dans le domaine de l’imaginaire, quand on parle de littératures non occidentales, l’imaginaire lui-même (et notamment l’imaginaire SF) n’existe pas… Noualem Sansal, auteur algérien dans la liste des nominés au Goncourt cette année, a écrit un livre d’anticipation SF, présenté comme une fable dans les médias. À ce niveau-là, difficile de se mettre à la recherche de littérature contemporaine de l’imaginaire non occidentale (elle existe en Extrême Orient mais là ce sont souvent les traductions qui font défaut, mais je laisserai volontiers la parole à des spécialistes là-dessus)

En ce qui concerne les littératures de l’imaginaire occidental ou les littératures occidentales, je pense qu’on commence à avoir accès à plus de choix et plus de lectures. Et comme on ne peut se fier aux couvertures et aux pitchs, autant se fier au bouche à oreille (dans le milieu de l’imaginaire, c’est facile : nous ne sommes pas nombreux)

Le puits sans fin de la diversité se trouve déjà, facilement et à portée de main, en littérature jeunesse. Parce que un des buts de la littérature jeunesse et d’ouvrir l’esprit des jeunes lecteurs et des ados, les éditeurs ont laissé la place très tôt à des sujets plus divers que la littérature adulte. Et je ne vois donc pas du tout d’un mauvais œil (comme d’autres cités au début de cet article) la montée de la littérature YA, si elle permet à des auteur.e.s et des sujets déconstruits (entièrement ou en partie) d’avoir une place dans nos bibliothèques.

Et ce sont ces auteur.es qui nous prouvent à nous, autres auteur.es, que continuer à créer tout en poursuivant sa déconstruction est tout à fait possible.

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Oui c’est possible !

Je m’arrêterai là pour cette réflexion parce que je ne suis pas sociologue et que je risque de me répéter.

J’ai par contre quelques adresses et lectures à partager (je suis une toute petite lectrice, la liste ne sera donc pas longue, mais je pourrai la rallonger au fur et à mesure du temps)

En fiction de l’imaginaire :

Planète à Louer, Yoss.

D’Or et d’Émeraude, Éric Holstein.

Demain, une oasis, Ayerdhal.

Chien du Heaume, Justine Niogret (que je n’ai pas lu mais dont je connais l’impact chez ses lecteurs et lectrices)

L, anthologie dirigée par Charlotte Bousquet.

En fiction jeunesse :

Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, Benjamin Alire Saenz.

Si j’étais un rêve, Charlotte Bousquet.

Maisons d’édition à surveiller :

La Ville Brûle

Sites à découvrir :

We Need Diverse Books http://weneeddiversebooks.org/

Et sur la question de l’humour (dont je n’ai pas eu le temps de parler ici) :

http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html?m=1 (L’auteur développe le sujet sur plusieurs articles)

Et les humoristes a priori non oppressifs et plus ou moins médiatisés (je ne connais pas assez les chaînes youtube pour vous parler de ceux-là) :

Alexandre Astier

Océane Rosemarie

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Review internet : la Diversité en littérature

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C’est un chouette blog d’auteure dont je vous parle aujourd’hui, tenue par une chouette personne, Cindy Van Wilder, qui a donné naissance à la chouette trilogie Outrepasseurs.
Cindy est une (très) grande lectrice de young adult, et c’est grâce à elle que j’ai découvert, entre autre, le roman “Menteuse” dont je vous parlerai dans quelques temps.
Et ce soir elle a publié un article sur la Diversité en littérature, de son expérience d’auteure, de lectrice, et d’ex-jeune fille qui “ne rentrait pas dans les cases”. Une réflexion à lire et à relire, et c’est ici.

qu’est-ce qu’écrire une femme ? – Témoignage : Mélanie Fazi

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Écrire sur la question de la création de personnages féminins me pose une colle : je ne crois pas y avoir déjà vraiment réfléchi. Pour moi qui ai toujours fonctionné à l’instinct dans l’écriture, un personnage est ou il n’est pas. Il a une voix, un nom, un visage, une personnalité, une façon de s’habiller. Il se trouve être homme ou femme, mais là n’est pas la question, pas au moment où il m’apparaît en tout cas. J’ai toujours eu, cela dit, une plus grande facilité à créer des personnages féminins. Ça me semblait une évidence, jusqu’à ce que je découvre que ça ne l’était pas pour tout le monde. Après tout, je sais d’expérience ce que c’est d’être une femme – pas toutes les femmes, certainement pas, il y autant de femmes différentes, d’histoires et de personnalités, qu’il y a d’individus de sexe féminin, et il serait illusoire de vouloir les réduire à une poignée de traits communs. Mais je sais ce que c’est de naître et de grandir dans un corps de femme, avec ce que ça implique en termes de biologie comme de place dans la société. Écrire un personnage d’homme me demande de ce point de vue un effort d’imagination plus grand. Même si, encore une fois, la question ne se pose pas en cours d’écriture : un personnage naît, il est homme ou femme, il me parle, je l’écoute, j’écris son histoire.

Et pourtant, malgré le côté purement instinctif du processus, il m’est arrivé de me demander ensuite comment tel personnage serait reçu. Il y a parfois une attente insidieuse, une pression extérieure qu’on finit par intérioriser, à plus forte raison lorsqu’on est une femme écrivant sur des femmes. Une petite voix qui dit : « On va me reprocher ce personnage, ce n’est pas une femme forte, pas une femme admirable et combative. » Comme si c’était une trahison d’envisager un personnage sous l’angle de ses failles et faiblesses à partir du moment où il est féminin. Et puis je me rappelle qu’un personnage n’est pas un message ou un modèle : quand je le crée, je ne dis pas qu’il doit être, je dis simplement qu’il est. Et ce que m’apprend l’expérience, c’est qu’un personnage qu’on dévoile avec la trouille au ventre parce qu’il ressemble si peu à ce que devrait être une femme forte est souvent celui qui trouvera l’écho le plus fort chez les lecteurs. Pour moi, un personnage fort n’est pas seulement celui qui empoigne son destin à deux mains ; un personnage fort, c’est un personnage vrai.

Créer des héroïnes fortes est à double tranchant. Il faut des modèles, bien sûr. Il faut des personnages qui marquent les esprits, qui s’emparent des clichés pour leur tordre le cou, il faut des combattantes à cent lieues des demoiselles en détresse et autres princesses passives attendant leur prince charmant. Il y a encore un travail considérable à accomplir en la matière. Mais ne focaliser que sur cet aspect, comme une sorte de mission universelle, peut causer un tort énorme. Le revers du héros ou de l’héroïne, c’est le sentiment d’inadéquation qu’ils peuvent renforcer chez les lecteurs qui ne s’y reconnaîtront pas. Le héros, c’est ce rôle qu’il faut tenir en société en crevant de trouille que les autres découvrent qu’on n’y est pas conforme – sans se douter que le voisin, derrière son masque bravache, crève de la même trouille d’être percé à jour.

Je repense souvent à une rencontre avec une lectrice dont les commentaires m’avaient particulièrement touchée. Elle me disait que j’avais mis des mots sur des choses qu’elle avait toujours cru être la seule à ressentir. Elle citait une de mes nouvelles en particulier, « Le train de nuit ». Raphaëlle, la narratrice du texte, est tout sauf l’idée qu’on se fait d’une femme forte. Elle a une faute très lourde sur la conscience ; elle réagit par la fuite. C’est un personnage qu’on peut trouver agaçant par sa passivité, même si elle évolue un peu au fil du texte. Mais c’est justement de ça que parle « Le train de nuit » : cette envie qu’on a parfois de tout lâcher, de mettre sa vie sur pause et de laisser le monde continuer sans nous. Pas une pulsion suicidaire à proprement parler, mais l’envie d’abdiquer toute responsabilité. Le genre de choses qu’on vit parfois sans oser en parler, parce qu’il faut donner le change, montrer un visage fort, ne pas se laisser aller à ces choses-là.

Pour moi, il est d’autant plus important qu’elles soient écrites. Ne serait-ce que pour ce qu’un lecteur, un jour, se sente moins seul de les avoir vécues. Et c’est pour moi un message tout aussi essentiel que de montrer des personnages de battants : on a le droit d’être faible, d’être faillible, on l’a tous été. Ce n’est pas mal de le vivre. Ce n’est pas plus mal de le dire. Il y a des choses qui ne sont pas admirables mais qui doivent être écrites. S’interdire de les incarner dans un personnage féminin, sous prétexte que l’on n’envoie pas le bon message, me semble au mieux idiot, au pire dangereux. Tout autant qu’il le serait de croire que toutes les femmes sont taillées sur le même modèle, et qu’un personnage féminin doit répondre à une liste de critères universels.

Mes personnages naissent de la partie de moi qui n’est pas conforme, qui est toujours un peu de travers, jamais tout à fait à sa place. La partie qu’on cherche à cacher en société, en oubliant que chaque individu est un peu de travers à sa façon. Les personnages tordus, les discrets, les silencieux, les faillibles, m’ont toujours parlé davantage que les figures de héros tonitruants. Partant de là, la notion même de héros archétypal m’est étrangère en termes de création. Pour moi, on ne devrait pas créer un personnage avec de grandes intentions et de grands sentiments ; pour lui donner vie dans l’esprit du lecteur, il faut le créer avec ses tripes. Sans craindre (et c’est parfois le plus dur) de dévoiler au passage les zones d’ombre qu’on fait tant d’efforts pour masquer au quotidien. Dans ce sens-là aussi, il faut parfois oser donner l’exemple. Il faut bien que quelqu’un fasse le premier pas.

Alors oui, c’est important de créer des personnages de combattantes exemplaires, mais je laisse à d’autres plus doués pour ça le soin de s’en charger. Je trouve tout aussi important de rappeler cet autre message : on n’est pas toujours obligée d’être une héroïne, et ce n’est pas grave. Ça s’appelle être humain, tout simplement. Et c’est aussi en regardant ces choses-là en face, plutôt qu’en les fuyant, qu’on apprend à se dépasser.

Mélanie Fazi est auteure de l’imaginaire et traductrice, ainsi que photographe à ses heures. Elle a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Serpentine, paru en 2004 à l’Oxymore, puis réédité chez Bragelonne et Folio SF.  Vous pouvez la retrouver sur son blog.