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Si j’étais un rêve – Charlotte Bousquet

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NOTE : pour des raisons de classement, je spoile le livre dans les tags.
Ne les lisez pas si vous n’avez pas lu le livre !!!!

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Titre : Si j’étais un rêve
Auteur : Charlotte Bousquet.
Année : 2015.
Éditeur : Flammarion / Tribal.
Genre : Roman épistolaire.

Nombre de pages : 185.

Public : A partir de 14 ans

Quatrième de couverture :

Lina et Nour sont en classe de seconde : l’une vit à Sofia, en Bulgarie, l’autre vit à Saint-Denis. Sous la direction de leurs professeurs, elles entament une correspondance qui tourne aux confidences et une amitié s’installe. Tandis que Lina se révolte contre la corruption des pays de l’Est, Nour cache un grand mal-être. Elles se soutiennent l’une l’autre, jusqu’au jour où Nour devient distante.

Avis :

Quand j’étais en troisième, notre collège a organisé un jumelage avec le lycée français de Plovdiv, en Bulgarie. L’écart d’âge (nous avions 13/14 ans, nos correspondants 17/18) a fait que j’ai “raté” cette rencontre même si je garde du pays, à peine sorti du pouvoir soviétique, un souvenir inaltérable.
Cet étrange parallèle autobiographique m’a interpelé même si l’histoire de Nour et Lina n’a que peu à voir avec la mienne (mais vraiment ça m’a fait sourire du coup j’en parle ;p)
Nour et Lina nous parle de féminisme, de politique, d’engagement, mais aussi d’angoisse, de lâcheté, de secrets et de souffrance. Lina est l’engagée embourgeoisée qui ne s’en rend pas encore compte, et qui vit, un peu, la vie rêvée  des héroïnes modernes, à la fois très au courant des injustices du monde, et capable de s’en protéger en refermant la porte de sa maison. Nour est (beaucoup) plus secrète et à son secret s’attachent toutes les interrogations du lecteur et de la lectrice : qui est-elle vraiment ? Exclue ? Fille censurée par une famille conservatrice ? Malade ? Lesbienne cachée ?
Qui est Nour et surtout, qu’est-ce qu’elle nous renvoie comme image de l’exclusion ?
Avec une plume qui ne noie jamais ses deux personnages, Charlotte Bousquet nous offre, derrière un roman court et direct, quelques heures de réflexions bienvenues dans une époque où l’identité interroge tout le monde (et où on a tendance à oublier ceux qu’elle concerne directement)
J’en suis ressorti aussi avec quelques litres de larmes en moins (même si cela se finit “bien”

Pelo Malo – Mariana Rondón

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pelomalo

Film vénézuélien.

2013.

Pitch :

Agé de 9 ans, Junior vit à Caracas avec sa mère Marta et son frère de 2 ans. Junior n’est pas un petit garçon comme les autres : c’est ce que pense sa mère, qui n’apprécie par la façon de danser de son fils, bien trop efféminé à son goût. Malgré l’amour sincère que lui porte sa mère, Junior fuit ses soupçons auprès de Carmen, son exubérante grand-mère, qui l’accepte tel qu’il est. Ensemble, ils dansent, s’amusent. Carmen aide même son petit-fils à se lisser les cheveux : le petit garçon ne supporte plus ses cheveux frisés qui lui rappellent ceux de son père…

Mon avis :

Film découvert lors du cinéclub des Droits humains de l’Odyssée, à Strasbourg, au moment de la semaine des visibilités. Le film a été suivi d’un passionnant débat avec une militante des droits des personnes trans*.

Ici il n’est pourtant pas question de transidentité à proprement parlé, mais de destruction totale des genres. Non, pas d’inquiétude, le monde ne s’effondre pas à la fin, mais bien les illusions d’un petit garçon pas assez masculin aux yeux de sa mère.

Loin de tout manichéisme, la réalisatrice use de plans subtiles pour mettre en scène cet affrontement entre une mère et son fils. Comme le fait que toutes les femmes restent à l’intérieur de leurs appartements, risquant les sifflements (et le viol) en sortant, alors que l’extérieur est uniquement habité par des hommes. Comme ces regards pesants de Junior sur le jeune homme qui lui vend des allumettes : regard envieux ou regard amoureux ? On ne le saura jamais.

Il ne fait pas bon être une femme au Venezuela, et la mère de Junior l’a bien compris. L’homophobie dont pourrait être victime son fils est terrible parce qu’être une femme est terrible et dangereux. Elle qui se masculinise, par sa violence, sa froideur, son métier même (vigile), ses relations plus physiques qu’amoureuses, ne veut pas que son fils souffre de cela. Et sa peur s’accroche à l’envie de ce petit garçon de, simplement, se lisser les cheveux.

Et alors que sa copine se vernit les ongles (mais pas trop pour pas « faire pute »), se dandine dans sa serviette sirène et s’illumine dans une robe de miss, Junior se retrouve obligé à obéir, à neuf ans, à des injonctions hyper machistes qui le détruisent.

Et même si le Venezuela peut paraître bien loin de nous, il est inutile de se voiler la face : ce genre de chose se passe aussi chez nous.

Quelques liens pour approfondir le sujet :

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2015/06/06/feminicides-pourquoi-les-argentins-manifestent_4648644_3222.html

http://www.cestcommeca.net/definition-hp-transphobie.php

Downton Abbey – Julian Fellowes

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Downton Abbey n’est pas vraiment ce que l’on pourrait appeler une série révolutionnaire, du moins pas sur la papier : une série dramatique prenant place dans un château anglais, pendant les années 10, et contant les mésaventures de ses habitants, famille aristocratique et petit personnel. Décors et costumes d’époque, intrigues sentimentales et humour british, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat.

Le pitch pouvait mettre en avant, de fait, la chute d’un monde (celui de l’aristocratie) face au monde moderne.

Il se trouve qu’une autre lecture peut être faite de la série, et comme nous sommes sur un blog féministe et « de genre », inutile de vous dire quel point de vue nous allons prendre pour disséquer, à la mesure de mes moyens, Downton Abbey.

En effet il se trouve que deux des personnages principaux masculins de la série, Lord Grantham et son majordome en chef, Carston, sont littéralement perdus, et ne cessent au cours des saisons de se raccrocher à des symboles passéistes qui semblent de plus en plus s’effacer face à l’évolution des mœurs. Les autres personnages masculins, hors du socialiste Tom, restent politiquement en retrait, ou du moins restent dans leurs domaines de pouvoirs (au niveau des domestiques avec Thomas entre autre, et au niveau des aristocrates qui, quoiqu’il se passe dans le monde, sont toujours à la recherche de l’argent)

Du coup, les personnages qui évoluent le plus, et font évoluer la société autour d’eux, sont les femmes. Et ce à tous les niveaux.

Je note que je vais laisser de côté quelques personnages féminins, notamment Lady Grantham et Mary Grantham, qui, quoiqu’elles soient parmi les personnages principaux, ne m’inspirent vraiment, mais vraiment pas (quoique Mary pourrait faire l’objet d’une belle analyse sur l’aspect œdipien de son caractère, complètement soumis et dévoué à son père)

Portraits :

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Madame Hugues, ou le pragmatisme.

Madame Hugues est la gouvernante de Downton Abbey. Son premier aspect est celui d’une personne sévère, droite dans ses bottes et qui suis la règle de la façon la plus stricte qui soit. Mais au fur et à mesure que la série avance, on se rend compte qu’elle fait preuve de beaucoup de pragmatisme et de défense inflexible des personnes qu’elle protège. A deux occasions notamment, elle protège la réputation de sa maison tout en cherchant la meilleure solution pour « ses filles ». Son féminisme est un féminisme de classe : elles vivent dans le même monde et il faut se serrer les coudes (en restant dans les clous)

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Isobel Crawley, ou la générosité.

Isobel, arrivée à Downton Abbey lorsqu’il s’est avéré que son fils en était l’unique héritier direct, s’est frottée à la vie réelle grâce à son mari et son fils, respectivement médecin et avocat. Sa générosité envers les classes populaires est une variation de l’office de charité ; Mais là où les Lady de Downton s’en tienne à des événements plutôt mondains, Isobel met la main à la patte. Et après la guerre, elle cherche (avec peu de succès) à venir en aide aux veuves tombées dans la prostitution. Elle reste assez éloignée de la vie réelle, mais cet apparent déni des différences lui permet de voir tout le monde sur le même plan. Pour Isobel, tout le monde doit avoir les mêmes chances dans la vie, surtout dans les situations dramatiques. Son féminisme est, de fait, humaniste (elle défend tout le monde, hommes et femmes)

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Sybil Crawley, ou l’idéalisme.

Sybil est sans doute le personnage auquel une jeune spectatrice pourra le plus facilement se reconnaître. Non seulement pour son modernisme, mais aussi pour son engagement politique, qui part d’un intérêt curieux et généreux (à l’image d’Isobel) pour arriver à une action beaucoup plus politique. Comme quelqu’un qui irait voter à 18 ans pour s’engager dans un parti politique deux ans plus tard. Sybil s’intéresse à un domaine qui n’est pas censé intéresser les femmes (comme le lui rappelle sa sœur aînée, Mary), la politique et les actualités. Elle est la première à rompre la limite entre les aristocrates et le peuple, et elle le fait avant de tomber amoureuse de Tom. Ce qui en fat plus qu’une simple romantique. Son engagement est réel même s’il reste très idéaliste. Son féminisme est engagé et entêté.

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Edith Crawley, ou l’erreur continuelle.

Edith est-elle féministe ? Edith occupe une place bâtarde dans la famille de Downton Abbey. Elle est la cadette, entre Mary, qui doit hériter et se marier à tout prix (et en hérite une condescendance qui lui est pardonnée), et Sybil, qui est la dernière donc la moins soumise aux dictats familiaux. De plus Edith n’a pas la répartie de ses sœurs ou de sa grand-mère. Au début de la série, elle imite Mary, sans jamais y réussir, et en se faisant systématiquement rabrouée. Mais elle apprend. Edith n’est pas une personnalité de premier plan, mais elle est une personnalité fluide, qui s’adapte et encaisse les coups. De tous les personnages de la série, elle est celle qui fait sans doute preuve du plus de résilience. Et si elle rate chaque étape de sa vie, elle symbolise tout ce que les femmes de sa condition pouvaient souffrir (puisque Mary, elle, réussit quasi/ment tout) : pas de mariage, grossesse non désirée, parole silenciée et moquée. Chaque acte d’Edith est jugé, mesuré et critiqué. J’espère, sincèrement, qu’elle arrivera à prendre son destin en main d’ici la fin de la série, parce que je pense qu’il s’agit d’un des personnages les plus intéressants de Downton Abbey. Et son féminisme est… subi.

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Daisy Robinson, ou l’indépendance.

Je pensais finir ces portraits sur Violet, la douairière, ou sur Rose, la révoltée, mais je pense qu’il est intéressant de se penchée sur Daisy. Fille de cuisine, timide et maladroite au début de la série, Daisy ne s’intéresse pas à la politique. Elle ne s’intéresse pas au mariage, ce n’est pas un but en soi pour elle. Elle ne fait que son travail, et pensait ne faire que ça jusqu’à la fin de sa vie. Puis elle hérite d’une ferme par un veuvage incongru. Elle lève la tête face à Madame Patmore et exige plus de responsabilités. Elle accueille avec joie la modernité en cuisine. Elle fait des étincelles en cuisine et commence à reprendre ses études. Daisy est une jeune fille qui est partie de rien et se retrouve avec une route constamment élargie devant elle, une route devant laquelle elle va pouvoir faire des choix. Je pense qu’elle symbolise le mieux l’évolution sociale en branle dans Downton Abbey. Elle ne cherche pas à s’échapper de sa condition et n’a aucun moyen de pouvoir pour agir sur les autres. Mais elle apprend aussi que des choix sont possibles, et que si elle veut changer un jour de statut, cela ne passera pas par un homme, mais par elle-même. Son féminisme ne dit pas son nom mais il est sans doute le plus fort.

Le Choix – Désirée et Alain Frappier

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Titre : Le Choix
Auteur : Désirée et Alain Frappier.
Année : 2015.
Editeur : La Ville Brûle.
Genre : Autobiographie et manifeste.

Nombre de pages : nr.

Public : A partir de 14 ans (à associer à une discussion sur mai 68 et le mouvement féministe)

Quatrième de couverture :

Pourquoi ces voyages en train qui l’emmènent toujours ailleurs, avec pour seule compagnie une valise et une carte famille nombreuse ? Pourquoi ce sentiment de n’être jamais à sa place ? Pourquoi ce slogan réclamant le droit à l’avortement semble-t-il lui être adressé ? Pourquoi ce prénom si peu approprié ? Les réponses à ces questions se trouvent au fond d’un carton oublié dans le grenier de la maison familiale.

Avis :

Une BD coup de poing qui fait mal, très mal, mais que je pense nécessaire. Désirée est une jeune femme seule, jamais à sa place, qui ressent que quelque chose, quelque part, ne va pas entre sa famille (sa mère) et elle. Au fur et à mesure de sa recherche, de ses rencontres, de 1968 à nos jours, Désirée explore le passé familial, mais découvre aussi ce que signifie être une femme dans un monde où leur corps ne leur appartient pas.
Magnifique chronique décrivant, sans jamais être ennuyeux, le long et douloureux parcours jusqu’au droit à l’avortement (toujours remis en question), Le Choix ne dévie pas de son sujet, et n’omets aucune souffrance, notamment, bien entendu, l’ironie du nom que porte Désirée.
Je mettrais quelques réserves sur certaines parties du texte, que j’ai eu du mal à comprendre en première lecture (problème de sujet des phrases, on passe de Désirée à d’autres, et c’est des fois un petit peu compliqué à suivre) mais sinon, Le Choix est un immense coup de coeur, à faire lire à tout le monde, notamment aux adolescentes (ET adolescents) qui s’interrogent (ou non) sur ce qu’est le Droit à l’Avortement et la libération des femmes.

Tomboy – Céline Sciamma (f)

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Titre : Tomboy.
Réalisatrice : Céline Sciamma.
Année : 2011.
Fiche technique complète wikipedia.

Pitch :

Laure, une gamine de dix ans, « garçon manqué » (tomboy en anglais), s’installe à Paris avec ses parents et sa sœur Jeanne au cours des vacances d’été, mais elle se sent exclue. Un jour elle rencontre Lisa qui la prend pour un garçon, trompée par ses cheveux courts, sa façon de s’habiller et ses allures garçonnières. Laure la laisse croire et dit qu’elle s’appelle Mickaël. Lisa introduit alors ce « Mickaël » auprès des enfants de son groupe d’immeuble et « il » fait rapidement partie de la bande.

Avis :

Sur un sujet casse-gueule, la réalisatrice crée une histoire merveilleuse, un peu irréelle comme le sont les étés où l’on s’ennuie. Il n’y a ici pas de questions à poser, ou plutôt aucune réponse à donner : Laure est-elle “juste” un garçon manqué ? Mais qu’est-ce un garçon manqué au juste, dans une société aussi étriquée sur les genres que la nôtre ? Est-elle lesbienne ? Mais doit-on ressembler à un garçon et “faire” le garçon pour en être ? Est-elle transexuelle ? Qu’est-elle ? On ne le saura pas. Qui est-elle ? Voici une question plus intéressante. Une identité se cherche mais, au final, ne se définit pas vraiment. Le plus important, ici, ce n’est pas de mettre une case autour de Laure/Mickaël, mais de l’accepter telle quelle est, tel qu’il est : une interrogation assez naturelle, par laquelle beaucoup de personnes qui ne correspondent pas aux “cases” ont pu passé.
Le premier choc du film est du côté du spectateur, qui, s’il n’est pas au courant du pitch du film, va automatiquement juger Laure en tant que garçon : parce qu’elle est proche de son père, parce qu’il lui apprend à conduire, parce qu’elle a les cheveux courts et porte un bermuda. Parce qu’elle paraît obéir au “genre” garçon. Et cette réalisation, qui s’opère dans les toutes premières secondes du film, tend à nous interroger sur nos propres perceptions, et nos propres a priori.
Une grande réussite.