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Comment créer quand on est en pleine déconstruction ?

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Cette question s’est posée à moi il y a trois ou quatre ans, quand j’ai commencé à m’intéresser aux processus de racisme, et elle est revenue par l’intermédiaire d’un ami auteur.

La position de lecteur ou spectateur d’objets culturels peut déjà poser des difficultés, la déconstruction sociale (racisme, sexisme, homophobie et psychophobie, entre autres) se présentant comme la succession d’étapes plus ou moins faciles à passer.

anigif_enhanced-25230-1406200742-1 On pense que le lectorat c’est ça, mais en fait non !

La plus compliquée de ces épreuves, de mon expérience personnelle, qui peut varier d’un individu à l’autre, réside dans le fait que des films ou des séries que j’appréciais étant plus jeunes véhiculent des imageries problématiques. Je suis par exemple en train de revoir la série Friends ; je n’ai jamais été une grande fan mais cela reste une référence de ma post-adolescence. Bien que relativement (très relativement au final) progressiste en son temps, Friends véhiculent des clichés sexistes mais fait aussi son beurre de blagues homophobes et transphobes (ainsi que grossophobes) Cette ré-évaluation des objets culturels qui m’ont forgée ou qui ont simplement accompagnée ma vie me semble être une étape importante de cette déconstruction ; cela ne m’empêche pas d’apprécier certaines de ces œuvres (et d’en arriver à détester d’autres)

D’un autre côté, cette nouvelle vision permet également de repérer les œuvres qui étaient, de leur temps, réellement progressistes : voir le traitement des personnages féminins dans Twin Peaks, au hasard, plutôt féministe, y compris de nos jours, à mon avis.

La seconde conséquence de cette déconstruction en tant que lectrice et spectatrice, est un rejet de certains produits culturels actuels, que ce soit dès l’apparition d’un Quatrième de Couverture ou d’un pitch (voire d’une affiche de film) ou au moment de la découverte de l’œuvre en elle-même. La première fois que je l’ai expérimenté, c’était en lisant des livres de science-fiction francophones et anglophones dont le sexisme rendait la lecture impossible (alors qu’on peut très bien faire de la SF « de papa » et du pulp sans être sexiste) Ô le nombre de bouquins sur lesquels je me suis entraînée au « lancer de livre sur le mur de la chambre ».

(Je suis toujours en train de regarder Friends en rédigeant cet article et il y a « encore » une situation homophobe… Je vais finir par les compter)

Voilà à peu près l’étape où toute personne qui s’interroge sur les systèmes oppressifs dans la culture se situe assez vite.

On peut en rester là si l’on reste consommateur.

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Vous-mêmes, votre futur lectorat constitué de plein de personnes qui font partie des minorités dont vous allez parler.
Ça fout la trouille…

Comment continuer quand on est créateur ?

Quand j’ai commencé à écrire, inconsciemment, je choisissais de parler de héros masculins, blancs (plus ou moins hétéro), dans une vision profondément sexiste. Quand je suis entrée dans le monde de la fanfiction, celui-ci était encore extrêmement misogyne : on ne pouvait pas aimer un personnage féminin et on pouvait le « basher » dans nos créations sans se faire critiquer, et le concept de Mary Sue s’appliquait à tout et n’importe quoi. Et quand j’ai commencé à écrire « sérieusement », créer un héros consistait surtout prendre le plus large dénominateur commun, pour des besoins d’identification (donc un garçon blanc et plutôt hétéro)

Mais là, parce que j’étais passée par la fanfiction avant, je me suis dit que finalement, le côté hétéro ne me plaisait pas vraiment. Restait le problème du côté garçon. Il a fallu l’arrivée du YA et de la bit-litt pour que j’ose écrire un personnage féminin. Ce pourquoi j’ai beaucoup de mal à ne pas grincer des dents quand des séries comme Hunger Games ou les œuvres de Patricia Briggs par exemple sont critiquées et rejetées comme étant de la « littérature de filles » (expression entendue comme négative), notamment par d’autres auteurs de livres « sérieux » (où on poutre quand même du vampire et du dragon d’ailleurs, donc merci pour le sérieux hein *ironie inside*)

En écrivant des personnages LGBT et féminins, j’ai trouvé une vraie libération, parce que j’écrivais enfin sur des personnages auxquels je pouvais m’identifier moi, comme lectrice et comme auteure. Ça a été l’étape facile.

Vient l’étape difficile : diversifier son panel d’écriture (personnages, situations, milieux sociaux et géographiques) sans faire preuve soi-même d’oppression. L’oppression ne se situe en effet pas uniquement dans le fait de présenter tel ou tel personnage, tel ou tel pays, telle ou telle culture, sous un mauvais jour, mais de les présenter de façon caricaturale ou fétichiste.

Revenons à mon expérience : mes études ont fortement influencé un de mes romans. J’ai fait des études d’histoire de l’art et j’ai étudié le mouvement orientaliste, qui s’associe à la colonisation, au racisme, au fétichisme et à l’exotisme. Que des domaines non safe et surtout ne pouvant faire l’objet d’une création sans déconstruction.

J’ai corrigé un roman reposant sur cette éducation et cette admiration au moment où j’ai découvert les systèmes oppressifs, ou plutôt au moment où ils ont été révélés sous la couche de culture occidentale que j’avais reçue. J’ai encore du mal à déconstruire ces domaines particuliers, notamment en ce qui concerne l’appropriation culturelle.

http://lechodessorcieres.net/quest-quil-y-a-de-mal-a-faire-de-lappropriation-culturelle-ces-9-reponses-revelent-pourquoi-cest-blessant/

(Un article qui parle du concept de façon sans doute plus claire que moi)

Se pose donc les questions qui se complètent : comment continuer à écrire sans contribuer à la répétition de figures oppressives ? Et comment ne pas contribuer à ces répétitions, diversifier son écriture sans faire preuve soi-même d’oppression ?

Je n’ai aucune solution à proposer à cette problématique.

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Oui moi aussi je freak out, hein…

Le fait de « finalement continuer à écrire sur soi pour ne pas se compliquer la vie » ne me satisfait personnellement pas. D’autant que cet argument est souvent suivi d’un « on ne va pas s’amuser à faire du politiquement correct en écrivant sur des minorités non plus ! » (le monde de la littérature a ses gros boulets oui)

Je pense que la première chose à faire, et qui viendra naturellement si l’auteur.e est en pleine déconstruction, c’est la modestie. C’est d’accepter de faire des erreurs et de se faire corriger et critiquer. Qu’un lecteur, relecteur, bêta-lecteur concerné vous dise que tel ou tel aspect de votre œuvre ne fonctionne pas, ce n’est pas plus blessant que quand on vous dit que la structure narrative est pourrie, ou que les dialogues sont insipides (j’ai testé les deux).

Soyons honnête, les remarques de lecteurs qui touchent au cœur d’un texte sont horribles à recevoir et vous font vous remettre en question : qu’il s’agisse de structure, de dialogues, de construction… ou de traitement des personnages et des situations.

Quand quelqu’un me dit que je suis raciste, ce n’est pas une injure. C’est une façon de m’interroger sur comment j’ai reçu mon éducation et sur comment je peux la dépasser pour devenir quelqu’un de meilleur.

La seconde chose à faire est de ne pas se laisser bloquer.

En intégrant qu’il y a plus que Le héros commun, plus que La situation commune, plus que Le pays commun, se voit offrir à nous une multitude de possibilités, un peu comme si on passait de la trousse de toilette brosse à dent/peigne/mouchoirs au vanity de luxe avec trois shampooings (bio) différent, un brosse en bois, du maquillage équitable et un service de massage offert. C’est. Le. Pied !

Même si vos situations de base (une invasion de zombie, une guerre fratricide (ou soricide… sororicide ?) au milieu des dragons ou un thriller steampunk) restent relativement bateau dans le monde de l’imaginaire, vos personnages et vos milieux ont pris une force et une originalité auxquelles on n’avait pas accès avant. C’est encore plus frappant quand on écrit de la fantasy urbaine ou qu’on évolue dans des situations contemporaines, parce qu’on se retrouve à intégrer des complexités sociales qui n’existent pas pour le personnage de mec blanc hétéro lambda.

Sauf que devant ce vanity (ou cette boîte à outil si vous souhaitez parler en bleu/rose :p), on panique.

Je pense que c’est normal, même si je pense aussi que certains auteurs ne se posent pas la question (et tant mieux pour eux s’ils ont cette facilité).

Personnellement, ce choix m’a complètement bloquée pendant quelques temps.

Et si, en écrivant sur un milieu ou une situation que je ne connais pas, je faisais erreur ? Et si je prolongeais les fétiches racistes et sexistes qui me dégoûtent tellement dans d’autres œuvres ?

Et si, et si, et si…

Le blocage, ce syndrome de la page blanche dont parlent avec beaucoup de légèreté les gens qui n’y ont jamais été confrontés, est l’enfer de l’auteur.e. (Non vraiment)

Ici la volonté politique et militante se confronte avec le besoin intrinsèque de créer.

Ce problème de « ne pas se laisser bloquer » me paraît être le plus compliqué, surtout quand on relit les articles sur l’appropriation culturelle et sur l’hégémonie des oppresseurs sur les sujets concernant les oppressés (des hommes qui parlent du sexisme, des blancs du racisme, des hétéro de l’homophobie, etc)

Je suis une fille bi, comment puis-je créer un personnage d’homme arabophone hétéro (par exemple) ?

Je crois que cette étape passe non seulement pas la modestie dont j’ai parlée plus tôt, mais également pas l’empathie. Nous, générations des années 70 ou 80, avons suffisamment digéré de séries « multiculturelles » caricaturales, avons vu suffisamment de documentaires et de reportages à sensations, avons rencontré sûrement assez de personnes concernées, avons lu assez d’articles, de témoignages, avons assez fait jouer notre empathie et notre expérience de vie pour savoir ce qu’il ne faut surtout pas faire… et donc ce qu’il est possible de faire.

Taystee3Oué, faisons des personnages complexes ! Non limités par leurs “image sociale”

Troisième étape, qui se confond avec les autres (les trois se submergent et s’entrecroisent en fait le plus souvent), c’est… lire. Et lire de la fiction (quand on se déconstruit, on lit beaucoup d’articles ou d’essais)

Cela tombe sous le sens quand on est auteur.e, mais bizarrement on l’oublie quand on se frotte aux sujets de la déconstruction et de la diversification.

A priori, selon moi, un des problèmes provient du fait que les éditeurs ne marquent pas « littérature de la diversité » sur les jaquettes (oui moi j’aime trouver ce que je cherche tout de suite !). Et que dans le domaine de l’imaginaire, quand on parle de littératures non occidentales, l’imaginaire lui-même (et notamment l’imaginaire SF) n’existe pas… Noualem Sansal, auteur algérien dans la liste des nominés au Goncourt cette année, a écrit un livre d’anticipation SF, présenté comme une fable dans les médias. À ce niveau-là, difficile de se mettre à la recherche de littérature contemporaine de l’imaginaire non occidentale (elle existe en Extrême Orient mais là ce sont souvent les traductions qui font défaut, mais je laisserai volontiers la parole à des spécialistes là-dessus)

En ce qui concerne les littératures de l’imaginaire occidental ou les littératures occidentales, je pense qu’on commence à avoir accès à plus de choix et plus de lectures. Et comme on ne peut se fier aux couvertures et aux pitchs, autant se fier au bouche à oreille (dans le milieu de l’imaginaire, c’est facile : nous ne sommes pas nombreux)

Le puits sans fin de la diversité se trouve déjà, facilement et à portée de main, en littérature jeunesse. Parce que un des buts de la littérature jeunesse et d’ouvrir l’esprit des jeunes lecteurs et des ados, les éditeurs ont laissé la place très tôt à des sujets plus divers que la littérature adulte. Et je ne vois donc pas du tout d’un mauvais œil (comme d’autres cités au début de cet article) la montée de la littérature YA, si elle permet à des auteur.e.s et des sujets déconstruits (entièrement ou en partie) d’avoir une place dans nos bibliothèques.

Et ce sont ces auteur.es qui nous prouvent à nous, autres auteur.es, que continuer à créer tout en poursuivant sa déconstruction est tout à fait possible.

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Oui c’est possible !

Je m’arrêterai là pour cette réflexion parce que je ne suis pas sociologue et que je risque de me répéter.

J’ai par contre quelques adresses et lectures à partager (je suis une toute petite lectrice, la liste ne sera donc pas longue, mais je pourrai la rallonger au fur et à mesure du temps)

En fiction de l’imaginaire :

Planète à Louer, Yoss.

D’Or et d’Émeraude, Éric Holstein.

Demain, une oasis, Ayerdhal.

Chien du Heaume, Justine Niogret (que je n’ai pas lu mais dont je connais l’impact chez ses lecteurs et lectrices)

L, anthologie dirigée par Charlotte Bousquet.

En fiction jeunesse :

Aristote et Dante découvrent les secrets de l’univers, Benjamin Alire Saenz.

Si j’étais un rêve, Charlotte Bousquet.

Maisons d’édition à surveiller :

La Ville Brûle

Sites à découvrir :

We Need Diverse Books http://weneeddiversebooks.org/

Et sur la question de l’humour (dont je n’ai pas eu le temps de parler ici) :

http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html?m=1 (L’auteur développe le sujet sur plusieurs articles)

Et les humoristes a priori non oppressifs et plus ou moins médiatisés (je ne connais pas assez les chaînes youtube pour vous parler de ceux-là) :

Alexandre Astier

Océane Rosemarie

Review internet : la Diversité en littérature

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C’est un chouette blog d’auteure dont je vous parle aujourd’hui, tenue par une chouette personne, Cindy Van Wilder, qui a donné naissance à la chouette trilogie Outrepasseurs.
Cindy est une (très) grande lectrice de young adult, et c’est grâce à elle que j’ai découvert, entre autre, le roman “Menteuse” dont je vous parlerai dans quelques temps.
Et ce soir elle a publié un article sur la Diversité en littérature, de son expérience d’auteure, de lectrice, et d’ex-jeune fille qui “ne rentrait pas dans les cases”. Une réflexion à lire et à relire, et c’est ici.

Qu’est-ce qui nous définit, nous les “queer” ?

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Sommes-nous limités et limitables par des cases, qui se multiplient jour après jour ? Nous qui avons, souvent, lutté contre la binarité de la société (fille ou garçon, et rien d’autre, hétéro ou homo, et rien d’autre) ?
La photographe Sarah Deragon répond à ces interrogations avec une série de portraits en forme de pied de nez. Une galerie drôle, qui interroge sur notre besoin de nous définir par nous-mêmes.
Se trouver soi-même une étiquette propre peut être considéré comme une faiblesse : à partir du moment où on décide (enfin est-ce vraiment un choix ?) de se mettre hors des cases pré-établies, pourquoi s’en trouver de nouvelles ?
Mais étant passée par ce stade aussi, je sais que me trouver une étiquette a été une des grandes satisfactions de ma vie. Trouver sa place, c’est un peu comme se trouver enfin une maison avec des murs solides, mais des murs construits selon ma propre volonté et non selon les plans que la société cherche à vous imposer depuis l’enfance.

Sarah Deragon travaille à San Francisco et “The Identity Project” est son premier projet en solo.

 

The Identity Project Photo By Sarah Deragon_187

Ecrire le genre 1 : Sansa Stark, Game of Thrones

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Cet article sera le début d’une série de réflexions sur la création et sur la place des « minorités sexuelles et ethniques » dans la création (je mets le mot « minorité » entre guillemets puisqu’il s’agit quand même d’environ 70 à 90% de la population mondiale)

Comment tu t’habilles se concentre essentiellement sur les minorités sexuelles, mais je pense que la question ethnique arrivera à un moment ou à un autre.

Je suis auteure moi-même, je suis également lectrice et je visionne beaucoup de séries télévisées et de films, bien que moins qu’il y a quelques années. Déconstruire et réfléchir sur les processus d’écriture et de création de personnages me paraît être un questionnement logique et qui a tout à fait sa place sur ce blog.

Je vais commencer en prenant peut-être un peu le contre pied des réflexions qui amènent à la déconstruction des genres en art. Je vais prendre l’exemple d’un auteur blanc, un homme hétérosexuel et représentant de la culture patriarcale, dans un des genres les plus machistes qui puisse exister, celui de la fantasy. Et comme personnage, j’ai choisi une princesse, riche, hétérosexuelle, jolie et naïve.

Et je vais soutenir ce personnage parce que c’est en partant des clichés qu’on peut, je le pense, le mieux les subvertir.

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Sansa Stark, de la série littéraire et télévisée Le Trône de Fer (A song of Ice and Fire ; Game of Thrones), écrite par G.R.R. Martin, est un personnage volontiers haïs par tout le monde : elle n’a pas la sensualité faussement innocente, genre lolita, de Daenerys pour les lecteurs hommes, et elle n’a pas le côté indépendant et violent d’Arya pour les lectrices (et lecteurs) féministes1. A l’autre bout du spectre des personnages de la série, il y a Brienne de Tarth, qui ne subit pas un sort vraiment plus enviable que Sansa d’ailleurs : pas assez jolie pour les hommes, trop soit disant caricaturale pour certaines féministes. Mais j’en parlerai peut-être dans un autre article.

Sansa Stark est une jeune fille de 13/14 ans, seconde enfant de la famille Stark. Son frère aîné, Robb, est destiné à succéder à son père, et elle à épouser l’héritier ou le dirigeant d’un territoire voisin. Bien entendu, le mieux pour elle serait d’épouser le roi ou l’héritier du roi, mais elle-même se verrait bien vivre une belle histoire d’amour charmant avec un preux chevalier. Ce sont les histoires qu’on lui a racontées et auxquelles elle croit.

Et tous les jours elle voit sa mère aimer son père, alors qu’il s’agissait d’un mariage politique. Si ses parents vivent un bel et grand amour tout en obéissant strictement aux lois et à la tradition, pourquoi pas elle ? Sansa n’a pas besoin de liberté et de révolte pour pouvoir être heureuse.

Elle aime broder, elle aime faire plaisir et grandit dans un monde froid et dur (Winterfell n’est pas un pays très hospitalier) où elle représente et recherche la douceur, la chaleur, la beauté.

Arya, sa jeune sœur, n’est pas ainsi, mais Arya n’est pas considérée comme une princesse : elle vient bien après dans la famille (quatrième enfant), on en attend un peu moins d’elle. De plus elle ressemble physiquement à son père, et on peut en déduire à sa tante, que son père adorait et qu’il a perdu. Arya bénéficie des largesses de son père alors que Sansa veut plaire à sa mère, bien plus à cheval sur ce qui doit être fait pour être acceptable et juste (son influence sur Robb en témoigne)

Arya grandit donc dans une saine concurrence non pas avec des récits de princesses et des « femmes de la ville » que Sansa admire sans les connaître, mais avec son frère Brann. Elle se nourrit des amitiés de ses frères et compagnons, notamment Jon. Elle ne part pas sur le même terreau que Sansa, même si les deux filles sont issues de la même famille.

Ce n’est ni la faute de Sansa, ni celle d’Arya ; c’est une question de caractères, de chances, de relations aux autres. Toute personne qui a vécu dans une fratrie sait que certes, frères et sœurs peuvent être très semblables, mais ils peuvent être aussi le jour et la nuit.

A partir de là, on ne peut reprocher à Sansa de ne pas faire les mêmes choix qu’Arya, et vice versa. Elles ne représentent absolument pas le même personnage, et l’une n’est pas plus à louer que l’autre à haïr pour ce qu’elles sont et les choix qu’elles font.

Voici donc le schéma de départ : une jeune fille qui n’est jamais sortie de sa campagne et à laquelle on promet tout ce dont elle a toujours rêvé, soit un prince, un palais, de jolies robes et la place qui doit être celle d’une femme dans ce monde (place à laquelle toutes les femmes se soumettent, Arya et Brienne étant des exceptions, Ygritte n’appartenant pas à cette société)

Sansa obéit à la culture dans laquelle elle a été élevée : elle « tombe amoureuse » du prince Joffrey, elle nourrit des fantasmes romantiques pour le chevalier Loras, elle se comporte en parfaite future belle-fille de Cersei. Et comme elle ne connaît ni Cersei (et sa soif de pouvoir et de vengeance) ni les règles implicites de la cour, elle se trompe.

Mettre la mort de Ned Stark sur les épaules de Sansa, beaucoup de lecteurs le font sans ciller, ajoutant encore plus à la haine qu’ils ont pour le personnage. Mais je suis intimement convaincue que cette mort a eu un tel impact sur Sansa qu’elle a entraîné un long processus d’invisibilisation et de culpabilité.

C’est la seconde fois qu’une parole de Sansa lui coûte, mais la première fois, elle pouvait mettre la mort de Lady, son loup, sur sa sœur. Ici, elle est seule coupable (ou du moins on le lui fait croire) et elle le sait.

Là Sansa ne va plus jamais prendre la parole en croyant ce qu’elle dit. Elle a appris violemment à quel point croire à ce que l’on dit peut porter à conséquence. Chacune de ses réponses ensuite va être faite soit pour plaire à son interlocuteur, soit pour se retirer un peu plus et n’être plus qu’un fantôme.

Et c’est une réaction de survie extrêmement intelligente, même si elle est, au départ, instinctive. Après son loup et son père (puis ses frères, sa mère, et tous ceux qu’elle connaissait et aimait), elle sait qu’une prochaine parole mal reçue pourrait lui valoir la vie. Alors elle subit : les menaces de viols, les agressions sexuelles, les violences physiques et morales, le mariage forcé.

Elle reste soumise tant et si bien que tout le monde pense qu’elle n’est plus qu’une ombre dont on peut se servir comme on le souhaite. Rares sont les personnes qui voient plus loin que ça : Tyrion le voit, ainsi que les Tyrrel. Tyrion l’admire de loin sans jamais l’aider ; les Tyrrel se servent de ce savoir pour la manipuler encore un peu plus. On peut espérer que Littlefinger, qui lui ne le voit pas, ou pense pouvoir encore plus l’effacer, à son profit, en lui ôtant son nom, s’en mordra les doigts un jour ou l’autre.

Mais la résilience de Sansa est longue, très longue, sans cesse ralentie par les événements qu’elle subit.

Il est compliqué d’aimer un personnage qui n’a pas de prise sur son destin. Néanmoins il faut bien se souvenir que le plus grand exploit de Sansa est celui d’avoir survécu. Arya n’aurait pu le faire si elle était resté au palais ; le fait qu’elle ait fuit lui a sauvé la vie. Sansa n’aurait pas survécu en fuyant, mais elle a déployé un courage extraordinaire à survivre au milieu des lions.

Créer une femme forte ne veut pas dire créer une femme qui combat dans le sens guerrier du terme. On peut mettre une épée dans les mains d’un personnage féminin, mais si celui-ci n’a pas été éduqué pour combattre, cela sera ridicule : Arya concurrence Brann, Brienne utilise les armes pour ridiculiser son père et ses « fiancés », Asha remplace un fils qui est absent depuis des années. Elles vivent dans les armes depuis l’enfance.

Les femmes qui combattent le font par procuration : Daenerys soulève des armées, elle apprend la politique quand son nom lui-même ne suffit plus, et elle se trompe ; Kate fait de même, d’abord par l’intermédiaire de son fils Rob, puis par l’intermédiaire de la mort.

Les femmes qui « restent à leur place » utilisent leur corps pour soumettre les hommes et jouent de la politique avec le mensonge, les cadeaux, le poison. C’est le cas des Tyrrel et c’est le cas de Cersey. C’est le cas aussi de Melisandre qui y rajoute le côté religieux.

Sansa n’a pas été élévée l’épée à la main ; elle ne peut pas (encore) combattre par procuration parce que Winterfel est tombé et que l’armée qui pourrait lui être échue n’existe plus. Et en ce qui concerne son corps, on a vu que son processus de résilience passe par la négation totale de ce corps : elle ne l’offrira pas au Limier, elle acceptera de le refuser à Tyrion, elle se rend invisible pour éviter que Littlefinger ne le veuille surtout pas. Utiliser son corps n’est pas une option acceptable parce qu’on l’a suffisamment menacé et blessé alors qu’elle devenait une femme (on se souvient que ses premières règles pouvaient signifier d’être violée, avec le consentement de tous, par Joffrey)

Alors elle apprend et elle survit, en silence.

C’est déstabilisant parce qu’on est habitué aux héros qui agissent, qui se révoltent dans le bruit et la fureur.

Voilà pourquoi je pense que Sansa est un personnage très important, pour les femmes et filles lectrices, mais aussi pour la déconstruction des genres.

Sansa est une figure de femme traditionnelle construite en considérant toutes les conséquences qu’une telle position peut engendrer. Sansa n’est pas une cruche, c’est une jeune fille qui a appris la survie et la patience.

1. Attention j’utilise ici les termes “certaines féministes” ou “les hommes” faute de mieux. Je ne fais pas de généralisation mais de choses et dires que j’ai pu entendre ou lire, chez certains publics.