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La princesse qui n’aimait pas les princes – Alice Brière-Haquet

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Titre : La Princesse qui n’aimait pas les princes
Auteur : Alice Brière-Haquet / Ill. Lionel Larchevêque
Année : 2010.
Editeur : Acte Sud / Coll. Encore une fois.
Genre : Conte revisité.

Nombre de pages : 39.

Public : A partir de 10 ans.

Quatrième de couverture :

Lorsqu’une princesse réussit enfin à faire une mayonnaise convenable, son père le roi décide qu’elle est désormais bonne à marier ! Mais c’était sans compter le caractère imprévisible de la dite princesse, qui refuse tous les prétendants qu’on lui propose. La fée est appelée en dernier recours, parviendra-t-elle à faire changer d’avis la princesse ?

 

Avis :

Voici un petit conte rafraichissant et optimiste qui tord le cou à plein, tout plein d’idées reçues sur le romantisme des princesses. De “bonne à marier” à l’attirance pour les “bad boys”, Alice Brière-Haquet découd et moque gentiment les préceptes éculés sur lesquels se fonde la littérature “pour petites filles” depuis des décennies. Et offre à son héroïne non pas le salutaire sauveur hétéro sur son cheval blanc, mais une fée multicolore chevauchant une licorne.
Ici, seuls les princes sont caricaturés, jamais méchamment, et le roi légèrement tancé, sans rancune, mais la princesse et sa fée, jamais. Du moins pas dans le sens où on pourrait attendre un conte lesbien.
Les illustrations de Lionel Larchevêque m’ont rappelé, à moi, les douces images de Mes Belles Histoires et de J’aime Lire, légères, rigolotes et avec souvent un double sens qui ne déplaira pas aux parents.

Un très joli cadeau à offrir à tous les enfants, filles ou garçons, amoureux des filles ou des garçons.
Un conte universel en somme.

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Qu’est-ce qui nous définit, nous les “queer” ?

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Sommes-nous limités et limitables par des cases, qui se multiplient jour après jour ? Nous qui avons, souvent, lutté contre la binarité de la société (fille ou garçon, et rien d’autre, hétéro ou homo, et rien d’autre) ?
La photographe Sarah Deragon répond à ces interrogations avec une série de portraits en forme de pied de nez. Une galerie drôle, qui interroge sur notre besoin de nous définir par nous-mêmes.
Se trouver soi-même une étiquette propre peut être considéré comme une faiblesse : à partir du moment où on décide (enfin est-ce vraiment un choix ?) de se mettre hors des cases pré-établies, pourquoi s’en trouver de nouvelles ?
Mais étant passée par ce stade aussi, je sais que me trouver une étiquette a été une des grandes satisfactions de ma vie. Trouver sa place, c’est un peu comme se trouver enfin une maison avec des murs solides, mais des murs construits selon ma propre volonté et non selon les plans que la société cherche à vous imposer depuis l’enfance.

Sarah Deragon travaille à San Francisco et “The Identity Project” est son premier projet en solo.

 

The Identity Project Photo By Sarah Deragon_187

Interlude publicitaire

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Cette semaine, je souhaitais vous parler de la “femme d’action/superhéroïne”, suite à une mini discussion avec Cécile Duquenne sur twitter.
Cet article arrivera finalement samedi prochain, parce qu’aujourd’hui je veux vous parler de ceci :

 

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Il s’agit d’un screen du forum JVCom. Attention, si vous y aller, c’est au risque et péril de votre calme, de votre diplomatie et de votre foi en l’être humain.

Et celle qui en parle le mieux, c’est Myroie. Je vous conseille donc fortement, au lieu de rester ici, d’aller la lire là-bas.

(Et puis ensuite, sur un tout autre sujet, vous pouvez aussi aller lire les ouvrages de Cécile Duquenne, parce que c’est que du bon ! *va télécharger les Foulards Rouges pour lire sur la terrasse ce week-end*)

Orange is the New Black – Série

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Série américaine de Jenji Kohan – 2013 – 2 saisons pour l’instant.

Une jeune femme, Piper Chapman, est condamnée à deux ans de prison pour avoir transporté de la drogue dix ans plus tôt, pour son amante de l’époque. Transférée dans un établissement pour femmes, elle découvre le racisme de clan, les petites magouilles, et ces « sentences qui ont toutes une histoire ».

Une série au casting quasi exclusivement féminin (il y a une demie douzaine de rôles masculins), c’est une chose rare. Une série au casting féminin qui ne soit pas une comédie romantique et ne tourne pas autour d’histoires de cœur, cela tient de l’extra-terrestre. Et pourtant tel est le cas de Orange is the new black.

Nous assistons à la plongée de Piper, cette fille qui nous ressemble peut-être – blanche, de classe moyenne, un peu bobo, bi mais sans se l’avouer vraiment (ce qui est sans doute le seul problème de la série d’ailleurs) – dans un monde étrange, dangereux et… rassurant.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les actrices ne sont pas toutes faites sur le même modèle.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les histoires ne tournent pas uniquement autour des hommes.

Rassurant de voir une série sur les femmes où les « chamailleries féminines » n’existent pas (vous savez quand on montre des nanas se battre en faisant des grimaces et en griffant, comme dans l’expression « se battre comme une fille »)

Rassurant de voir une série sur les femmes où une transexuelle est vue et considérée comme une femme à part entière.

Rassurant de voir une série sur les femmes où la lesbophobie est considérée comme un fait social, religieux ou misogyne, mais jamais comme un fait à accepter comme tel.

Rassurant de voir une série sur les femmes où elles sont blanches, noires, jeunes, vieilles, maigre ou grosse, hétéro ou lesbiennes, cis ou trans, timides ou extraverties, folles ou pas, haineuses ou aimantes.Bref, rassurant de voir une série sur les femmes où les femmes sont des êtres humains.

Orange is the new black a quelques défauts, notamment dans ce silence sur la bisexualité de son personnage principal. Un défaut aussi dans la sous-représentation de la population asiatique, alors que les populations caucasiennes, latinos et noires y sont bien présentes (et pas uniquement au second plan)

J’attends de découvrir les prochaines saisons pour voir se ces défauts de représentation seront corrigés ou non. Mais même sans cela, Orange is the new black est une série qui va marquer, je l’espère, l’histoire de la « télévision » (c’est une série netflix, donc disponible sur internet)

C’est une série dramatiquement bien construite, avec ses moments de tension, de drame, mais aussi de comédie pure. Elle ressemble à la vie, et il est un peu tragique de se rendre compte que la vie d’une femme est mieux décrite dans une série sur une prison que dans toute autre série.

Ecrire le genre 2 : Ellen Ripley, Alien.

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Après avoir décrit un personnage ultra féminin (et féministe), intéressons-nous au héros agenré ou dégenré. Soit un héros qui pourrait être un homme ou une femme ou aucun des deux, sans que cela ait une quelconque conséquence sur l’intrigue de l’histoire.

Il s’agit d’une figure assez intéressante à étudier car elle permet de réduire le plus petit dénominateur commun du héros à quelques caractéristiques qui n’ont que peu de choses à voir avec le genre. On ne devrait pas avoir à expliquer cette sorte de héros dans un article sur la déconstruction du genre justement grâce à cette définition là. Mais il le faut.

Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, quand on réduit le héros à une figure minimaliste (un individu qui vit des choses extraordinaires tout en étant complètement ordinaire), on choisit, de façon quasi automatique, un héros masculin.

L’homme – blanc, hétérosexuel – est choisi par défaut, de toute façon. Sous prétexte qu’il serait plus facile à écrire – dans le milieu du jeu vidéo, sous prétexte qu’il serait plus facile à animer. Avec une logique pareille, appliquée dans les années 70/80, le personnage d’Ellen Ripley n’aurait jamais vu le jour.

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On peut me dire que j’exagère. Et je pense sincèrement que parmi les nouveaux auteurs, ceux qui publient depuis une dizaine d’années voire un peu plus, cette reconsidération du héros forcément masculin avance. Pourtant, en discutant de ce sujet autour de moi et sur internet, je me suis déjà vue répondre que si un rôle peut être tenu indifféremment par un homme ou par une femme, à quoi bon utiliser une femme.

Je ne sais pas ce qui a poussé la jeune fille qui m’a fait cette réponse à considérer le héros féminin comme un pis-aller ou un second choix. Peut-être n’est-ce pas le cas. Peut-être préfère-t-elle effectivement écrire avec des héros masculins. Mais peut-être, aussi, a-t-elle si bien intégré la discrimination qui court dans notre société, qui hypersexualise tout, que pour elle, écrire un héros féminin serait soit un geste politique – il ne s’agirait plus d’un roman mais d’un roman féminin ou sur une femme ou, pire, féministe – soit un geste de « faute de mieux » – la femme est moins intéressante à écrire que l’homme.

Un peu éloigné de cet avis assez catégorique, j’ai pu aussi constater que d’autres auteurs, hommes et femmes, avaient du mal à écrire un personnage à partir du moment où il était féminin. Parce qu’il y aurait des caractéristiques strictement féminines qu’on devrait écrire à chaque fois qu’on parle d’une femme. Le fait de présenter une héroïne comme étant au choix : sexy, naïve, romantique, gentille, trop soumise, pas assez soumise, révoltée, toujours en attente de validation masculine, parfaite, trop imparfaite, etc. Bref, le fait de présenter une héroïne qui corresponde en tout point aux diktats paradoxaux de la société et de la publicité pousse, inconsciemment ou non, les auteurs à ne pas les écrire du tout ; Soit parce qu’on ne veut pas – je ne veux pas d’une Mary-Sue dans mon livre, et c’est une position tout à fait défendable – soit parce qu’on ne sait pas – je ne sais pas comment faire pour que mon héroïne ne soit pas insupportable.

Dans notre société, les féministes arrivent à distinguer de plus en plus et de mieux en mieux ces conflits qui poussent les femmes à digérer des ordres complètement paradoxaux : il faut être belle mais naturelle, il ne faut pas « faire pute » mais ne pas être frigide non plus ; il faut être intelligente, mais pas trop ; il faut tenir son rôle de femme soumise mais sans être une victime ; il faut savoir défendre sa position féministe mais sans parler pour ne pas mettre les gens en colère – cette dernière vous paraît peut-être encore plus ridicule que les autres, mais je vous invite à chercher manplaining et nice guy sur internet pour vous en faire une petite idée.

Donc nous vivons dans un monde médiatique, culturel et publicitaire qui nous rend schizophrène. Nous arrivons à vivre dans un tel monde, en femmes modernes et ouvertes d’esprit, mais comme les modèles que nous avons sont ceux-là même que nous rejetons, il faut nous en créer d’autres.

Et là, ça devient encore plus compliqué.

Comme on nous ordonne tout et son contraire, à partir du moment où l’on crée une héroïne forte, indépendante et romantique, on – nous les auteurs – en vient à penser qu’elle est trop parfaite, qu’elle ne devrait pas être romantique parce que le romantisme c’est la soumission, qu’elle est peut-être un peu trop forte alors qu’elle ne le devrait pas, mais personne n’aime une héroïne faiblarde, etc etc.

On s’en arrache les cheveux.

J’en reviens à notre héros dégenré ; j’en reviens à Ellen Ripley.

Ellen Ripley a un parcours très original avec la trilogie Alien – le 4ème épisode n’existe pas pour moi, désolée.

Dans le premier épisode, elle prend ce rôle de héros sans sexe. L’équipage du Nostromo est mixte, et tous sont techniciens, avec des grades divers. La différenciation est sociale : les officiers gagnent plus d’argent que les mécaniciens. Cette différenciation de richesse les placent aussi eux, ensemble, par rapport à la compagnie.

La différenciation corporelle s’enclenche deux fois dans le film : d’abord avec le monstre, le corps étranger, puis avec le droïde.

Il n’y a pas de différenciation sexuelle, à aucun moment du film. On peut émettre deux objections : les sentiments forts qu’un des personnages femmes éprouve pour le chef de l’expédition, et le viol de Ripley. Mais même ces deux points de l’intrigue ne reposent pas sur une vision sexuée et hétérosexuelle de l’intrigue : on ne va jamais plus loin qu’une démonstration d’amitié – vivre dans un huis clos pendant des mois renforce le côté très démonstratif de la tristesse du personnage – et le viol de Ripley est un viol asexué : Ash simule une fellation, viol qui ne s’embarrasse pas du sexe de la victime. Si Ripley avait été un homme, Ash aurait pu utiliser la même méthode.

Le fait que Ripley soit une femme ne joue en rien sur l’intrigue du film. Sa seule et unique féminité permet au réalisateur de faire profiter les spectateurs de son physique en petite culotte, à la fin du film, mais même ici, cette nudité partielle témoigne bien plus de la fragilité du personnage (elle se rhabille d’une tenue d’astronaute pour se protéger ensuite) que d’un simple eye candy. Dans ce passage-là, Ripley n’est pas en situation de faiblesse parce qu’elle est une femme, mais parce qu’elle est nue, cette nudité, quoiqu’esthétiquement plaisante, n’étant pas sexuelle/sexuée.

A partir du moment où Ripley s’est construite sur un schéma non sexuée (elle n’est pas « victime » d’envie, elle n’a pas à être protégée parce que femme, elle ne joue qu’en tant que membre quelconque d’un équipage quelconque), son personnage prend une dimension que peu d’autres héroïnes féminines ont pu atteindre jusqu’alors ou depuis.

Elle a permis aux réalisateurs suivants de la transformer comme bon leur semblait sans jamais recourir aux schémas de l’héroïne en attente de son héros ou en attente d’une situation romantique.

Aliens explore son côté maternel, mis en avant par le fait qu’elle ne reverra jamais sa propre fille. Et elle ne demande pas d’aide pour sauver Newt. Elle prend sa décision et elle y va. Et dans sa relation avec le caporal Hicks, elle ne se trouve pas non plus en situation de demande. Ils se draguent à pied d’égalité, voir même dans une situation inverse que la grande majorité des romances : c’est Hicks qui est en situation de demande et d’admiration, pas le contraire.

Dans Alien 3, Ripley ne se laisse pas être influencée par la discrimination misogyne dont elle est la victime. D’ailleurs elle n’est pas une victime du tout. Là aussi, elle est son unique personne, sans se soumettre au diktat d’une société qui ne l’accepte pas. Ce qui est assez plaisant, c’est que le réalisateur le plus sexiste du trio a accouché, sans mauvais jeu de mot, de l’épisode sans doute le plus féministe du point de vue de Ripley.

Trois épisodes, trois façons de voir et de construire un personnage féminin hors des sentiers battus et rebattus de la faiblesse, du romantisme et de la soumission.

Et tout cela parce que, à la base, Ripley était un personnage agenré (du moins de mon point de vue).

Je pense, en tant qu’auteur, que si on veut écrire un bon personnage féminin, il est plus simple de partir de ce genre de fondement : construire son personnage sans faire attention à son genre. Une fois que cette héroïne est solide, qu’elle s’est construite dans sa propre mythologie comme un individu à part entière sans jamais être vue par le prisme de l’homme (on va plutôt compter son parcours familial que le nombre de ses relations sentimentale, plutôt les jobs qu’elle a fait que sa marque de chaussures préférées, plutôt la façon dont elle parle que celle dont elle s’habille, etc) alors on peut partir dans tous les sens : écrire un thriller, un space opera et même… une romance.

Cela devient plus facile parce que l’héroïne ne se définit plus par ces ordres paradoxaux dont nous parlions plus tôt. Elle se définit pour elle-même, dans sa totalité.

Et voici ce qu’est le féminisme.

(Je pense bien entendu que cela fonctionne également pour les personnages de couleurs ou les personnages non hétérosexuels)

Ecrire le genre 1 : Sansa Stark, Game of Thrones

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Cet article sera le début d’une série de réflexions sur la création et sur la place des « minorités sexuelles et ethniques » dans la création (je mets le mot « minorité » entre guillemets puisqu’il s’agit quand même d’environ 70 à 90% de la population mondiale)

Comment tu t’habilles se concentre essentiellement sur les minorités sexuelles, mais je pense que la question ethnique arrivera à un moment ou à un autre.

Je suis auteure moi-même, je suis également lectrice et je visionne beaucoup de séries télévisées et de films, bien que moins qu’il y a quelques années. Déconstruire et réfléchir sur les processus d’écriture et de création de personnages me paraît être un questionnement logique et qui a tout à fait sa place sur ce blog.

Je vais commencer en prenant peut-être un peu le contre pied des réflexions qui amènent à la déconstruction des genres en art. Je vais prendre l’exemple d’un auteur blanc, un homme hétérosexuel et représentant de la culture patriarcale, dans un des genres les plus machistes qui puisse exister, celui de la fantasy. Et comme personnage, j’ai choisi une princesse, riche, hétérosexuelle, jolie et naïve.

Et je vais soutenir ce personnage parce que c’est en partant des clichés qu’on peut, je le pense, le mieux les subvertir.

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Sansa Stark, de la série littéraire et télévisée Le Trône de Fer (A song of Ice and Fire ; Game of Thrones), écrite par G.R.R. Martin, est un personnage volontiers haïs par tout le monde : elle n’a pas la sensualité faussement innocente, genre lolita, de Daenerys pour les lecteurs hommes, et elle n’a pas le côté indépendant et violent d’Arya pour les lectrices (et lecteurs) féministes1. A l’autre bout du spectre des personnages de la série, il y a Brienne de Tarth, qui ne subit pas un sort vraiment plus enviable que Sansa d’ailleurs : pas assez jolie pour les hommes, trop soit disant caricaturale pour certaines féministes. Mais j’en parlerai peut-être dans un autre article.

Sansa Stark est une jeune fille de 13/14 ans, seconde enfant de la famille Stark. Son frère aîné, Robb, est destiné à succéder à son père, et elle à épouser l’héritier ou le dirigeant d’un territoire voisin. Bien entendu, le mieux pour elle serait d’épouser le roi ou l’héritier du roi, mais elle-même se verrait bien vivre une belle histoire d’amour charmant avec un preux chevalier. Ce sont les histoires qu’on lui a racontées et auxquelles elle croit.

Et tous les jours elle voit sa mère aimer son père, alors qu’il s’agissait d’un mariage politique. Si ses parents vivent un bel et grand amour tout en obéissant strictement aux lois et à la tradition, pourquoi pas elle ? Sansa n’a pas besoin de liberté et de révolte pour pouvoir être heureuse.

Elle aime broder, elle aime faire plaisir et grandit dans un monde froid et dur (Winterfell n’est pas un pays très hospitalier) où elle représente et recherche la douceur, la chaleur, la beauté.

Arya, sa jeune sœur, n’est pas ainsi, mais Arya n’est pas considérée comme une princesse : elle vient bien après dans la famille (quatrième enfant), on en attend un peu moins d’elle. De plus elle ressemble physiquement à son père, et on peut en déduire à sa tante, que son père adorait et qu’il a perdu. Arya bénéficie des largesses de son père alors que Sansa veut plaire à sa mère, bien plus à cheval sur ce qui doit être fait pour être acceptable et juste (son influence sur Robb en témoigne)

Arya grandit donc dans une saine concurrence non pas avec des récits de princesses et des « femmes de la ville » que Sansa admire sans les connaître, mais avec son frère Brann. Elle se nourrit des amitiés de ses frères et compagnons, notamment Jon. Elle ne part pas sur le même terreau que Sansa, même si les deux filles sont issues de la même famille.

Ce n’est ni la faute de Sansa, ni celle d’Arya ; c’est une question de caractères, de chances, de relations aux autres. Toute personne qui a vécu dans une fratrie sait que certes, frères et sœurs peuvent être très semblables, mais ils peuvent être aussi le jour et la nuit.

A partir de là, on ne peut reprocher à Sansa de ne pas faire les mêmes choix qu’Arya, et vice versa. Elles ne représentent absolument pas le même personnage, et l’une n’est pas plus à louer que l’autre à haïr pour ce qu’elles sont et les choix qu’elles font.

Voici donc le schéma de départ : une jeune fille qui n’est jamais sortie de sa campagne et à laquelle on promet tout ce dont elle a toujours rêvé, soit un prince, un palais, de jolies robes et la place qui doit être celle d’une femme dans ce monde (place à laquelle toutes les femmes se soumettent, Arya et Brienne étant des exceptions, Ygritte n’appartenant pas à cette société)

Sansa obéit à la culture dans laquelle elle a été élevée : elle « tombe amoureuse » du prince Joffrey, elle nourrit des fantasmes romantiques pour le chevalier Loras, elle se comporte en parfaite future belle-fille de Cersei. Et comme elle ne connaît ni Cersei (et sa soif de pouvoir et de vengeance) ni les règles implicites de la cour, elle se trompe.

Mettre la mort de Ned Stark sur les épaules de Sansa, beaucoup de lecteurs le font sans ciller, ajoutant encore plus à la haine qu’ils ont pour le personnage. Mais je suis intimement convaincue que cette mort a eu un tel impact sur Sansa qu’elle a entraîné un long processus d’invisibilisation et de culpabilité.

C’est la seconde fois qu’une parole de Sansa lui coûte, mais la première fois, elle pouvait mettre la mort de Lady, son loup, sur sa sœur. Ici, elle est seule coupable (ou du moins on le lui fait croire) et elle le sait.

Là Sansa ne va plus jamais prendre la parole en croyant ce qu’elle dit. Elle a appris violemment à quel point croire à ce que l’on dit peut porter à conséquence. Chacune de ses réponses ensuite va être faite soit pour plaire à son interlocuteur, soit pour se retirer un peu plus et n’être plus qu’un fantôme.

Et c’est une réaction de survie extrêmement intelligente, même si elle est, au départ, instinctive. Après son loup et son père (puis ses frères, sa mère, et tous ceux qu’elle connaissait et aimait), elle sait qu’une prochaine parole mal reçue pourrait lui valoir la vie. Alors elle subit : les menaces de viols, les agressions sexuelles, les violences physiques et morales, le mariage forcé.

Elle reste soumise tant et si bien que tout le monde pense qu’elle n’est plus qu’une ombre dont on peut se servir comme on le souhaite. Rares sont les personnes qui voient plus loin que ça : Tyrion le voit, ainsi que les Tyrrel. Tyrion l’admire de loin sans jamais l’aider ; les Tyrrel se servent de ce savoir pour la manipuler encore un peu plus. On peut espérer que Littlefinger, qui lui ne le voit pas, ou pense pouvoir encore plus l’effacer, à son profit, en lui ôtant son nom, s’en mordra les doigts un jour ou l’autre.

Mais la résilience de Sansa est longue, très longue, sans cesse ralentie par les événements qu’elle subit.

Il est compliqué d’aimer un personnage qui n’a pas de prise sur son destin. Néanmoins il faut bien se souvenir que le plus grand exploit de Sansa est celui d’avoir survécu. Arya n’aurait pu le faire si elle était resté au palais ; le fait qu’elle ait fuit lui a sauvé la vie. Sansa n’aurait pas survécu en fuyant, mais elle a déployé un courage extraordinaire à survivre au milieu des lions.

Créer une femme forte ne veut pas dire créer une femme qui combat dans le sens guerrier du terme. On peut mettre une épée dans les mains d’un personnage féminin, mais si celui-ci n’a pas été éduqué pour combattre, cela sera ridicule : Arya concurrence Brann, Brienne utilise les armes pour ridiculiser son père et ses « fiancés », Asha remplace un fils qui est absent depuis des années. Elles vivent dans les armes depuis l’enfance.

Les femmes qui combattent le font par procuration : Daenerys soulève des armées, elle apprend la politique quand son nom lui-même ne suffit plus, et elle se trompe ; Kate fait de même, d’abord par l’intermédiaire de son fils Rob, puis par l’intermédiaire de la mort.

Les femmes qui « restent à leur place » utilisent leur corps pour soumettre les hommes et jouent de la politique avec le mensonge, les cadeaux, le poison. C’est le cas des Tyrrel et c’est le cas de Cersey. C’est le cas aussi de Melisandre qui y rajoute le côté religieux.

Sansa n’a pas été élévée l’épée à la main ; elle ne peut pas (encore) combattre par procuration parce que Winterfel est tombé et que l’armée qui pourrait lui être échue n’existe plus. Et en ce qui concerne son corps, on a vu que son processus de résilience passe par la négation totale de ce corps : elle ne l’offrira pas au Limier, elle acceptera de le refuser à Tyrion, elle se rend invisible pour éviter que Littlefinger ne le veuille surtout pas. Utiliser son corps n’est pas une option acceptable parce qu’on l’a suffisamment menacé et blessé alors qu’elle devenait une femme (on se souvient que ses premières règles pouvaient signifier d’être violée, avec le consentement de tous, par Joffrey)

Alors elle apprend et elle survit, en silence.

C’est déstabilisant parce qu’on est habitué aux héros qui agissent, qui se révoltent dans le bruit et la fureur.

Voilà pourquoi je pense que Sansa est un personnage très important, pour les femmes et filles lectrices, mais aussi pour la déconstruction des genres.

Sansa est une figure de femme traditionnelle construite en considérant toutes les conséquences qu’une telle position peut engendrer. Sansa n’est pas une cruche, c’est une jeune fille qui a appris la survie et la patience.

1. Attention j’utilise ici les termes “certaines féministes” ou “les hommes” faute de mieux. Je ne fais pas de généralisation mais de choses et dires que j’ai pu entendre ou lire, chez certains publics.

Féminin Masculin – Mythes et idéologies – Dir. Catherine Vidal

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Titre : Féminin Masculin – Mythes et idéologies
Auteur : Sous la direction de Catherine Vidal.
Année : 2006.
Editeur : Belin / Coll. Regards.
Genre : Essai.

Nombre de pages : 126.

Public : Adultes/Grands adolescents.

Quatrième de couverture :

Qu’est ce qui nous fait homme ou femme ? Cette question agite le monde scientifique et philosophique depuis plus d’un siècle. Si les progrès des neurosciences et de la génétique permettent désormais de mieux comprendre pourquoi l’être humain, dans ses comportements, échappe aux lois du déterminisme biologique, les idées reçues et les préjugés ont la vie dure. La tentation est toujours présente de mettre en avant des raisons «naturelles» pour expliquer les différences entre les sexes et justifier les inégalités sociales.


Dans ce débat, le regard croisé des sciences «dures» et des sciences humaines s’impose pour examiner, avec le recul nécessaire et sous différentes facettes, l’évolution des idées et des pratiques sociales dans la construction du féminin et du masculin. Dans ce livre unique en son genre car il est le fruit d’une rencontre interdisciplinaire rare, des représentants de la philosophie et de l’anthropologie, de la neurobiologie, de la paléontologie, de la génétique, de la sociologie, et de la psychologie analysent les «mythes scientifiques et idéologiques» sur cette éternelle question féminin-masculin.

C’est ainsi que GENEVIEVE FRAISSE (philosophe) aborde la question de «la condition féminine» ; l’anthropologue MAURICE GODELIER étudie «les mythes fondateurs de la domination masculine dans la vie et les sciences» ; PASCAL PICQ présente «l’éternel féminin en paléanthropologie et en ethnologie»; CATHERINE MARRY (sociologue) s’attache aux «Femmes, sexes et genre» et à leurs variations sociologiques ; CATHERINE VIDAL, neurobiologiste étudie les rapports «Cerveau, sexe et idéologie» ; SAÏD LE MANER-IDRISSI, professeur de psychologie retrace l’étude du «masculin et du féminin en psychologie»; EVELYNE PEYRE et JOËLLE WIELS présentent les dernières recherches en génétique et en paléoanthropologie : «Le sexe : un continum».

Avec le concours de l’association «Femmes & Sciences» et de l’AFDU.

Avis :

J’ai eu peur en lisant le premier article de cet ouvrage. En effet, je ne suis pas forcément très réceptive aux études de vocabulaire et philosophique. Je n’en ai pas la formation nécessaire pour les comprendre totalement. Mais il s’agit sans doute simplement d’un problème d’auteur : Geneviève Fraisse use d’un vocabulaire spécialisé assez « dur » pour un non-spécialiste. Mais cette réserve a été totalement oubliée en lisant les articles suivants. Ceux-ci sont suffisamment vulgarisés pou être compréhensibles par tous.
Les sujets sont très divers, de l’anthropologie à la sociologie, en passant par la paléonthologie, quelques sciences dures ou molles y passent, offrant un panel très démonstratif du poids des idéologies sur les recherches… et les conclusions de celles-ci.
J’y ai aussi appris quelques points de culture générale qui ne sont pas à négliger.
Je pense que cet ouvrage peut constituer une bonne introduction à l’étude des genres et du féminisme par les sciences autre que la sociologie. Comme quoi le combat pour l’égalité des sexes ne se limite pas à un seul champ d’étude mais à tous les domaines.

Le genre, cette “chose” qui détruit les enfants ?

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Le blog de « Comment tu t’habilles » n’est pas mort (loin s’en faut), mais s’est vu ralenti suite à deux événements : le manque de temps de la rédactrice, et une actualité brûlante qui ne cesse de m’interroger tout en monopolisant mon attention.

Je voulais ici un blog de lectures et de découvertes, je ne souhaitais pas un blog trop perso, même si, d’évidence, le sujet des genres et des identités me touche. Mais là, je ne sais plus. Il me semble peut-être un peu plus évident de parler de moi que de parler des autres.

Moi.

Qui suis-je ?

Personne.

Rien.

Un vide non défini.

Il y a très longtemps, j’ai vécu un traumatisme qui m’a effacée de la case « fille » des papiers sociaux. Je ne pouvais plus être une fille, parce qu’être une fille, c’était avoir mal. Je ne voulais plus être fille, non plus, parce que j’étais sale. Donc pas jolie. Pas mignonne. Pas apte à devenir ce modèle joli et rose que tout le monde autour de moi érigeait en exemple.

Et je n’étais pas un garçon non plus. La question ne se posait même pas car la seule assurance que j’aie jamais eu, même en cette période très trouble, c’est que je n’en étais pas un.

Alors j’étais quoi ?

Je n’étais rien.

Je n’avais pas de livres, pas de films, pas d’essais, pas de discours pour me dire que je pouvais être autre. Que l’autre, que l’altérité indépendante de ce très réduit binôme fille/garçon, existait et que je pouvais l’explorer. Il n’y avait rien. Donc je n’étais rien.

J’ai tenté de devenir une fille complète : mais je n’aimais pas le rose, je n’avais pas beaucoup de poupée, je n’aimais pas les films de filles. Mon goût personnel s’affirmait, m’offrant une individualité loin de l’identité sexuelle, mais ils ne cessaient de m’éloigner du modèle social unique. J’étais quelque chose, mais je ne savais toujours pas quoi.

Il m’a fallu longtemps avant de découvrir l’homosexualité. Au départ, un danger, et un truc de mecs : j’avais neuf ans quand on a commencé à parler pour la première fois du SIDA et c’est comme ça que j’ai découvert que les garçons n’avaient pas forcément besoin de filles. Il y a mieux comme introduction à l’homosexualité quand même.

Et j’en étais toujours exclue puisque j’étais une fille.

Alors j’ai découvert l’homosexualité des filles et je suis tombée amoureuse de filles. Et si le sentiment était plaisant, je ne savais toujours pas sur quel pied danser et je me suis retrouvée dans des situations de soumissions – je n’étais rien, elles étaient : la différence jouait en leur faveur, et ma malchance amoureuse aussi – qui n’étaient pas très agréables.

Je me suis dit : bon, être lesbienne, c’est pas pour moi, vu que ça fait mal.

Alors je suis peut-être asexuelle. Un mot que j’ai découvert dans ces environs-là, il y a trois ou quatre ans, pas plus. Un mot qui était sympa, accueillant. Mais bon, l’activité faisant… Je me suis bien rendue compte que non, ce n’était toujours pas ça.

Il y avait bien la bisexualité. Ah oui, déjà c’était beaucoup mieux. Et… Et oui si c’était ça ? Si c’était ça puisque non, décidément non, pas besoin d’être un fêtard qui couche à droite à gauche pour être bi ! (une caricature encore présente dans la tête de beaucoup, beaucoup de gens)

J’ai mis vingt ans à me réapproprier mon corps et, en même temps, mon identité de genre – je suis une fille ! – et mon orientation sexuelle et sentimentale – je suis bi ! – J’ai mis vingt ans parce qu’à mon époque, on ne parlait pas des choses qui font mal à des milliers d’enfants, filles et garçons – et encore aujourd’hui, c’est compliqué et difficile. J’ai mis vingt ans parce qu’à mon époque, une petite fille de neuf ans ne savait pas qu’on pouvait aimer qui on voulait, garçon, fille ou trans. J’ai mis vingt ans parce qu’on m’avait donné une case, puis juste deux, seulement deux, et qu’aucune des deux ne m’allait. J’ai mis vingt ans.

Aujourd’hui, grâce à des auteurs merveilleux, en jeunesse comme en littérature adulte, grâce à des essayistes et des sociologues, grâce à quelques psy bien formés – ils existent et j’en ai trouvé un et je sais la chance que j’ai –, grâce à des militants politiques, grâce à des enseignants, grâce à des parents de mon âge qui, enfin, ont pu aussi s’interroger là-dessus, grâce à des livres et des films, les petites files et les petits garçons et les petits « entre-deux » d’aujourd’hui ont une chance de moins souffrir et de se construire plus solidement, avec plus d’amour et moins d’isolement qu’avant.

Ils ont cette chance.

Ne leur ôtez pas cette chance.

 

 

Edit:
Et quelques articles qui font du bien par des personnes bien.
Silène Edgar, auteure et amie très chère : http://augredemeshumeurs.blogspot.fr/2014/02/tous-poils.html
Charlotte Bousquet, auteure : http://charlottebousquet.blogspot.fr/2014/02/genre.html?spref=fb

Revue web : Le Blog de Quai des Brumes

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La librairie du Quai des Brumes, à Strasbourg, est de celles qu’on aime au premier regard. Une librairie indépendante, qui présente sur ses étals des livres humanistes, témoignages et études historiques ou sociologiques. Les coups de coeur y sont recensés par des petites feuilles roses couvertes des impressions du libraire-lecteur. Et ces petites taches roses fleurissent dans tout le magasin.
Et si je m’y intéresse cette semaine c’est que le blog qui y est associé a publié un petit article qui a retenu mon attention : Question de genre sur les rives de la Méditerranée, un sujet ô combien tabou (car la “Méditerranée” est considérée comme machiste et homophobe, sans nuance) avec des livres qu’on a envie de lire.
A lire et un blog à découvrir, même si vous n’habitez pas Strasbourg.

Revue web : Genre !

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Genre ! est un blog que j’ai découvert il y a quelques mois, au moment de “l’affaire Lara Croft” qui a fait quelques vagues violentes dans le monde du jeu vidéo et des geeks. Je lis toujours avec plaisir les différents articles qui y sont postés, étant parfois d’accord, parfois non avec eux. Toujours en m’interrogeant sur les problématiques soulevées.
Je pense qu’il s’agit d’un site incontournable quand on s’intéresse à la question du genre dans notre société actuelle.
A découvrir, donc, si ce n’est déjà fait !